Poème
La sieste
par Eugène MANUEL
L’étroite jalousie est avec soin baissée : A peine le soleil s’y glisse en lames d’or; Dans un large fauteuil mollement enfoncée, Et, sous un flot de gaze, indolente et lassée, — Ainsi qu’une cétoine en sa rose, — elle dort! Point de voile à son sein qu’un souffle égal soulève ; Elle a fui la chaleur, là lumière et le bruit; Dans un calme sourire elle trahit son rêve; C’est l’heure du repos, c’est la halte et la trêve Pour un sommeil plus doux que celui de la nuit! Elle dort. — Sur son front sa chevelure ondoie, Sa main nonchalamment presse le bandeau noir; Et, tandis que midi sur la plaine flamboie, On dirait que déjà, sous les rideaux de soie, Un pâle crépuscule a devancé le soir. Au dehors, la campagne est brûlante et déserte ; Point de troupeaux errants, point de bœufs au labour; Le grillon se blottit dans la motte entr’ouverte ; Le passereau muet cherche une branche verte Pour s’en faire un abri jusqu’au tomber du jour. La couleuvre s’enfuit sous une voûte obscure ; L’abeille s’assoupit au calice des fleurs; A peine au bord des toits le lézard s’aventure ; Un immense sommeil alourdit la Nature, Et tout regard se ferme, ébloui de couleurs. Le soleil fait passer sur les moissons paisibles La chaude volupté de ses rayonnements ; Sous l’ondulation de ses flammes visibles, Il arrache un soupir aux roches insensibles, Et l’arbre, dans sa sève, a des pétillements. Elle dort. — Lentement mon amour se hasarde; Le rideau que j’écarte à mes doigts a tremblé; Immobile témoin, j’écoute, je regarde; Je devine à son front l’ange pur qui la garde : La paix est dans son âme, :—et seul je suis troublé.
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