Poème
La visite
par Eugène MANUEL
Il me semble toujours les voir, Ces trois femmes de noir vêtues, Et plus pâles que des statues, Sous l’épaisseur du voile noir! De leur grand deuil enveloppées, Immobiles près d’un tombeau, D’un devoir, hélas ! bien nouveau Elles étaient tout occupées ! Sur la grille leur front penché S’inclinait vers le caveau sombre; Leur, regard plongeait, attaché Sur l’être enfermé dans cette ombre. Elles perçaient le marbre épais, La voûte et la terre entassée, Trouvant horrible cette paix Qui s’imposait à leur pensée! Rien ne détournait leur douleur : Ni l’oiseau qui monte à l’espace, Ni les coups sourds du fossoyeur, Ni l’étranger qui cherche et passe. Elles pleuraient toutes les trois, Ensemble et pourtant isolées : On entendait gémir trois voix Au fond des étroites allées. L’une, sous de longs cheveux gris Cachant un front creusé de rides, Pressait de ses doigts amaigris Des yeux de larmes déjà vides ! La seconde, presque une enfant, Avait la fureur qui s’obstine, Et les sanglots, en l’étouffant, Sortaient aigus de sa poitrine ! L’autre, oh! qui n’aurait adoré Sa beauté, sa grâce infinie! Mais quel geste désespéré Vers les promesses de la vie! Sous quel sublime accablement Pliait la noble créature! Quel vidé immense en un moment ! Quel cri d’angoisse à la Nature ! Ses larmes coulaient saris tarir; Sa main n’en essuyait aucune ; Rien ne semblait devoir guérir Son irréparable infortune ! L’une après l’autre, avec effort, A. l’heure oùdéjà le jour tombe, Elles s’arrachèrent du mort, Disant au revoir à la tombe. La tête basse, le cœur gros, Ces pauvres âmes soucieuses Dévoraient leurs derniers sanglots, Et s’éloignaient silencieuses. Longtemps je les suivis des yeux Dans le funèbre labyrinthe, Tandis que j’allais, curieux, Visiter leur station sainte. Mais que pouvaient dire de plus Quelques mots gravés dans la pierre, La voix des regrets superflus, Les syllabes d’un nom vulgaire ? O l’intelligible douleur ! Point de parole, et tout un drame! Elles disaient : « Je suis sa sœur ! — Je suis sa mère ! — et moi sa femme ! »
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