Poème
Le dernier doute
par Eugène MANUEL
O secrète misère, impuissance d’écrire ! Je sens, je vois, je veux, et demeure incertain. Que faut-il conserver, et que dois-je proscrire? Et comment discerner l’argent pur de l’étain? L’image qui me plaît, la forme qui m’enchante, Les sons harmonieux, les tableaux éclatants, Héroïsme, vertu, beauté, grâce touchante, Tout ce que je devine et tout ce que j’entends : J’espérais tout noter, tout redire et tout rendre ; Et quel n’est pas, hélas! mon long étonnement, Lorsque, de ces hauteurs, obligé de descendre, Je mesure ma chute et mon abaissement ! Contre les mots, les sons, quelle lutte s’engage ! La matière résiste et l’esprit se débat; L’idéal veut parler, sans trouver son langage; Et le cerveau brûlant s’épuise en ce combat. La parole est en moi le rebut de mon âme. L’œuvre, avant que d’éclore, a lentement grandi; Je prépare ma plume, et tout s’est refroidi : La cendre ne dit pas les secrets de la flamme.
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