Poème
Le mal du poète
par Eugène MANUEL
« Le tombeau de Théophile Gautier ». Je n’ai jamais cru, Maître auguste, A ta placidité sans fin : Plus d’un gourmet souffre la faim Devant le plat d’or qu’il déguste. Ces délicats, qu’on juge heureux Au banquet de leur fantaisie, Ont des fatigues d’ambroisie Dans leurs appétits douloureux. Tous ceux dont l’oreille est si tendre, Tous ceux dont l’œil est si perçant, Epris d’un idéal absent, Voudraient mieux voir et mieux entendre ! L’artiste lutte obscurément Au plus profond de sa cervelle : Chaque beauté qu’il nous révèle Garde le secret d’un tourment. Ce qu’il nous prodigue et nous livre, C’est sa substance, c’est sa chair! Son moindre rêve coûte cher : Il meurt dans sa toile ou son livre ! Tant de visions, dans les airs Flottant au hasard confondues, Tant de sonorités perdues Qu’on voudrait fixer en concerts; Tant de tableaux qu’on voudrait peindre, De parfums qu’on voudrait humer, De formes qu’on voudrait aimer, D’horizons qu’on voudrait atteindre, Font un supplice qui n’est su Que de ces martyrs, fous ou sages, Dont nous scrutons les fiers visages, Où nul effort n’est aperçu ! Ton impassible quiétude, Comme un masque toujours serein, Des psychologues d’outre-Rhin Eût délié la longue étude. Tout Voyant semble un endormi : Qui peut oublier ou décrire Le mystère de ton sourire Et de tes yeux clos à demi ? On aurait dit que ta paupière Redoutait nos tristes réveils ! Il faut de plus ardents soleils A ces amants de la lumière! Même aux regards de l’amitié Tu simulais l’indifférence, Pour mieux voiler une souffrance Qui se dérobe à la pitié! Ta mort a fini cette guerre Où l’athlète que rien n’abat Se livre à soi-même un combat, Qui reste ignoré du vulgaire. Retourne à l’immense inconnu! Prends dans tes étreintes puissantes Les figures éblouissantes Dont ton rêve s’est souvenu! Chercheur de plages chimériques, De mer en mer toujours trompé, A nos mensonges échappé, Yole aux divines Amériques ! Laisse-nous les pâles décors, Les teints flétris, les molles danses! Les âmes ont des confidences Plus merveilleuses que les corps ! Quitte ces fantômes sans nombre Que ton amour avait fêtés : Touche enfin les réalités Dont tu ne caressais que l’ombre ! Le sommeil calme et. souriant Qui dans la tombe t’accompagne A plus de couleurs que l’Espagne, Et de rayons que l’Orient !
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