Poème
Le moule brisé
par Eugène MANUEL
À M. J. Michelet Chaque être est, dans le tout, un exemplaire unique Avant, rien de semblable; après, rien de pareil; Et chaque fois que Dieu crée et se communique, C’est un enfantement, ce n’est pas un réveil. Dans sa mobilité partout la vie abonde, Sans pouvoir revenir au chemin parcouru. On ne remplace pas un ciron dans le monde ; L’être est irréparable, une fois disparu ! Dieu qui, pour féconder le sein de la Nature, Dans l’infini du temps a l’infini pouvoir, Ne produit pas deux fois la même créature, Et ne redonne rien de ce qu’il a fait voir! Pour se multiplier toujours, rien ne lui coûte, Excepté de refaire un être que j’aimais. Dans les âges futurs d’autres naîtront sans doute, Aussi beaux, aussi bons : mais le même, jamais! Sans doute, il survivra, cet être que je pleure; Je puis le retrouver dans l’obs„cur avenir; L’instinct" qui me l’apprend ne saurait être un leurre : L’âme peut commencer, et ne jamais finir! Mais, dès qu’elle a quitté l’enveloppe charnelle, Laissant sa vague image aux cœurs irrésolus, Dieu détruit sans retour la forme originelle, Comme un moule brisé qui ne servira plus ! Par lui tout continue et rien ne recommence ; Tout est nouveau, tout change, au ciel comme ici-bas Il sème, et, prodiguant la vie et la semence, Malgré l’éternité, ne se répète pas!
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