Poème
Les abandonnés
par Eugène MANUEL
À Madame Favart de la Comddie-Française. Je ne sais rien qui soit plus triste Que ces vieux tombeaux délaissés, Où jamais ne vient le fleuriste, Et que la mousse a tapissés. Ailleurs, le buis correct s’étale Autour d’un parterre de fleurs ; On a lessivé chaque dalle, Renoirci l’épitaphe en pleurs; Témoignant d’un culte fidèle Pour l’âme de celui qui dort, A tous les angles, l’immortelle Rajeunit ses couronnes d’or : Le râteau dans l’étroite allée Fait ses hachures au gravier : Et c’est un charmant mausolée Que tout vivant doit envier. Ici, la grille en fer rouillée, Oblique sur ses pieds boiteux, Encadre une pierre écaillée Où s’émiette un Ci-gît douteux Sous le lichen gris qui dévore Les derniers secrets du passé, A peine l’on déchiffre encore Quelque nom bientôt effacé; Fuyant les tombes contiguës Où sommeille un hôte nouveau, Les chardons mêlés aux ciguës Poussent aux fentes du caveau; Les feuilles mortes, manteau sombre, A quelques pas des gazons verts, Dans le jardinet qui s’encombre, Font un fumier tous les hivers; Et, coiffant une urne qui penche, Un rouleau de foin tout pourri Rappelle la couronne blanche, Présent d’un cœur endolori ! Qui donc es-tu, pauvre poussière, O mort qui n’es plus visité, Être obscur, couché sous la pierre Où mon pied distrait s’est heurté? Femme, enfant, fillette ou jeune homme, Qui que tu sois, qui meurs si bien, Et dont nul n’interrompt le somme Par un tendre et long entretien; Qui me dira tes destinées ? Le temps est long, les deuils sont courts ! On t’a pleuré : combien d’années ? Combien de mois? combien de jours? Adressant vers toi leur pensée Qu’emportent des courants subtils, Ceux qui t’aimaient, cendre glacée, Peut-être au loin voyagent-ils ? Peut-être n’as-tu plus personne Pour poser ici les genoux? Ce que le marbrier maçonne Dure encor trop longtemps pour nous ! Est-ce l’oubli? l’indifférence? Et les morts sont-ils condamnés A connaître cette souffrance De se sentir abandonnés? Dans ta tombe déserte et mie Du moins ma prière descend : Repose en paix, âme inconnue, Reçois le salut du passant!
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