Poème
Les petits cercueils
par Eugène MANUEL
Des enfants ne me parlez pas! Cela vous meurt entre les bras : Le petit être Que cette mère a souhaité Aurait mieux fait, en vérité, De ne pas naître ! Ah! sublimes tressaillements, Ivresse de tous les moments, Qui peut vous rendre ? Comme d’un nimbe illuminé, Adorer l’enfant nouveau-né, Le voir, l’entendre ! A peine est-il à son réveil, Qu’on sent comme un plus chaud soleil Qui vous féconde ! Pourvu qu’il vive, tout est tien : Ce corps chétif, qui n’était rien, C’est tout un monde! On se dédouble en son enfant; Contre Dieu même on le défend! On rit, on chante! L’épouse devient, en un jour, Encor plus sainte pour l’amour, Et plus touchante! A ces jolis êtres bercés On fait des destins insensés; On est prophète; Et l’on trouve étroit l’avenir Pour tous les biens qu’on fait tenir Sur cette tête. Et soudain le mal est venu : Tout revêt un deuil inconnu, Tout devient sombre ! Votre regard, le jour, la nuit, Ne voit plus qu’un berceau, qui luit Même dans l’ombre. On croyait — rêve paternel! — Ce foyer d’amour éternel : Il faut tout craindre ! On n’a qu’un pâle petit feu, Qui lutte encore, brille un peu, Et va s’éteindre ! On sent que tout veut s’arrêter; On voit la lueur trembloter, Mourir la flamme ; On voudrait, pour la rallumer, Dans ces yeux qui vont se fermer, Couler son âme; Réchauffer ces pieds déjà froids, Voir s’arrondir ces petits doigts Aux ongles roses, Et s’ouvrir, pour vous appeler, Ces lèvres qui semblaient parler De tant de choses! Ce corps mignon, ce front si beau, Il faut tout mettre en un tombeau ! L’âpre Nature — Vain caprice, ou cruel devoir ! — Inflige au cœur, sans s’émouvoir, Cette torture ! Combien s’en vont dès qu’ils sont nés, Sitôt à l’air, sitôt fanes, Fleurs mal écloses, Petits morts qui ne comptent pas, Et qu’on ne pleure que tout bas, Les portes closes! Leur départ ne fait point de bruit ; Le plus souvent on les conduit Sans nul cortège; La foule est faite à ce chagrin! La boite est comme un grand écrin Qui les protège. Dans la rue on la voit passer, Le long des maisons se glisser, L’étroite -bière ; Et, couvant des yeux le drap blanc, Seul parfois le père, en tremblant, Suit par derrière. Il voit son trésor emporté, S’arrête ou chancelle hébété, Tel qu’un homme ivre ! — Hélas! Dieu fait-il des essais? — Pourquoi, petit, si tu naissais, N’avoir pu vivre?..." Non! ne m’en parlez plus jamais! Je les voulais, je les aimais Comme on les aime ! Mais, quand je songe à tous ces deuils, Quand je vois ces petits cercueils, J’ai peur moi-même. Ah! plutôt que d’être éprouvé, Que jamais ce bonheur rêvé Ne s’accomplisse ! Ecarte-le, Dieu de bonté, S’il doit, un jour, être acheté Par ce supplice!
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