Poème
Logos
par Eugène MANUEL
Entre les dons de Dieu si j’avais à choisir, Si, maître des destins et de la renommée, Je pouvais satisfaire un impuissant désir, Et donner quelque gloire à mon âme affamée; Si je pouvais marquer ma place au premier rang, Moi-même pour mon front tresser une couronne, Et, prodiguant mon cœur, à défaut de mon sang, Me bâtir un tombeau dont le monde s’étonne; En. un large faisceau si je pouvais unir; Et projeter au loin les rayons du génie ; Si je pouvais laisser à l’obscur avenir Une imagé de moi, lumineuse et bénie : Je n’irais pas m’asseoir au foyer des savants ; Yers eux mon respect monte, et non pas mon envie. Je veux agir vivant, je me donne aux vivants. ; Le passé nous dit mal les secrets de la vie. Aux cendrés d’un creuset, chercheur audacieux, Je n’arracherais pas quelque brûlant mystère ; Je ne surprendrais pas dans l’infini des cieux La loi qui fait mouvoir un astre solitaire; Je n’embrasserais pas en son vaste contour Cette calme Nature à mes yeux étalée, Satisfait d’admirer chaque page, à son tour, Par d’autres que par moi lentement épelée ; Je laisserais l’artiste au bout de ses pinceaux Appeler vainement l’idéale figure; Le sculpteur émousser au marbre ses ciseaux : Je dédaignerais l’art, ombre de la Nature ! Compagne des meilleurs et des plus mauvais jours, Toi-même, sans remords, après t’avoir choisie, Je t’abandonnerais, ma chère Poésie! Ingrat, je trahirais mes plus nobles amours! J’aurais d’autres tourments, nés pour d’autres pensées Le cercle de mes jours me semblerait étroit, Sij’aimais, déserteur du devoir et du droit, Les formes, les couleurs, les phrases cadencées! Oh! quelle ambition troublerait mon sommeil! Quel rêve éblouirait mon extase muette ! Et de quelle hauteur,mon orgueil sans pareil Saluerait le savant, l’artiste et le poète! Je voudrais la parole, âme des nations, L’assemblée orageuse aux vagues soulevées, Et réblouissement des révolutions, Les périls méprisés, les menaces bravées! Je voudrais tout un peuple attentif à ma voix. Docile au frein, léchant l’aiguillon qui le pique; Formidable clavier qui frémit sous les doigts, Pile immense où circule un courant magnétique! Je voudrais la tribune, —r estrade, trône, autel, — Où paraît, comme un Dieu descendu sur la terre, L’éloquent inspiré, l’orateur immortel, Qui dissipe la nue, ou lance le tonnerre! Et, là, domptant le flot qui s’agite au hasard, Dominant la rumeur, apaisant le murmure, Avec l’accent, le cri, le geste, le regard, Allumant la raison dans chaque créature ; Le cœur gonflé d’amour, l’esprit de vérité, A cette foule, hélas ! des meilleurs biens avide, Mais qui marche en aveugle, et qui veut qu’onla guide, Je parlerais vertu, justice et liberté!
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