Poème
Mysticisme
par Eugène MANUEL
Mon esprit, comme un somnambule, Hante la crête des grands murs; Mes pas jamais ne sont plus sûrs Qu’au bord des toits où je circule. Dans les ténèbres je vois clair : Les yeux sont clos, l’âme est ouverte; Et j’avance à la découverte Dans la molle épaisseur de l’air. Je ne vois rien que ma pensée, Qui me guide infailliblement, Et me fait poursuivre, en dormant, Ma promenade commencée. Pour le péril plein de mépris, Je voyage de cime en cime, Et je me penche sur l’abîme, Et je regarde, — et je souris. Les lois, les problèmes, les doutes, Je les résous sans balancer; Sur les gouffres, pour y passer, Je me choisis d’étranges routes ! Dans les fentes de la cité, Qui, d’en haut, me sont apparues, Tous les passants, au fond des rues, Semblent frappés de cécité. Noyés dans leur gaz méphitique, Ils s’acharnent, sur le pavé, A chercher ce que j’ai trouvé , Grâce à ma folle gymnastique ! Où les plus bravos auraient peur, Je ne connais pas le vertige : L’instinct secret qui me dirige Vient du ciel, et n’est point trompeur. J’ai mis au feu mon dernier livre : L’horizon en est trop étroit; Et je suis monté sur le toit, Pour respirer enfin, et vivre ! Je vole aux destins qui viendront, Comme un navire à pleines voiles, Et je crois toucher les étoiles Dont la poussière est sur mon front! J’entends à peine le murmure De la misère et de l’erreur, Qui s’agitent avec terreur Sur cette fourmilière obscure. Calme dans ma sécurité, Je berce ainsi ma vie entière, Rêvant au bord d’une gouttière, Quand le vide est à mon côté. Mais surtout, dans ma somnolence, Ne m’éveillez pas, mes amis! Je suis parmi ces endormis Qu’il faut laisser à leur silence ; Je veux aller je ne sais où : Mais, si vos voix troublaient mon somme, Je tomberais comme un pauvre homme, Et je me casserais le cou!
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