Poème
Prière du soir
par Eugène MANUEL
À mon ami Ch. Gounod Je eux prier : l’heure est propice. Déjà le voile de la nuit De l’horizon remonte et glisse Sur la ville où meurt chaque bruit, Je veux reporter ma pensée Vers l’image trop effacée D’un Dieu qui n’a point de rigueur, Et rallumer par la prière Quelques rayons d’une lumière Qui s’éteint presque dans mon cœur! Mon âme, prends ton vol, entr’ouvre tes deux ailes ! Tout semble t’inviter : le temps, l’heure et le lieu. Soulage les ennuis qu’en secret tu recèles : Les hommes ont le jour, le soir est fait pour Dieu. Au temps lointain de ma jeunesse, Je me souviens d’un soir pareil : Sur le front d’une enchanteresse Ainsi se jouait le soleil. Je vois encore à la fenêtre Les pâles rayons disparaître, Noyés dans la brume de feu ; Et, fêtant d’un dernier message Son fier et perfide visage, Changer en or chaque cheveu. Nous nous aimions alors, et la Nature entière Accordait un sourire à nos rêves d’un jour, J’avais divinisé les dons de la matière, Et demandé la joie aux mensonges d’amour ! Mais pourquoi ce retour profane Qui me distrait et me poursuit ? Chassons tout ce passé qui plane Comme un fantôme dans la nuit! Le regret ne peut plus m’atteindre ; Je veux oublier, sans me plaindre, La servitude où je rampais : Prions! qu’un élan salutaire Loin des faiblesses de la terre M’emporte et me donne la paix! J’en ai besoin : Dieu seul la rend ou la retire. Pour l’obtenir de lui, je gravirai les cieux ; Je trouverai des mots que je ne sais plus dire, Et le calme sommeil descendra sur mes yeux. Prions ! — Mais la paix dans mon âme Pourra-t-elle rentrer jamais, Quand la douleur crie et réclame Au nom des êtres que j’aimais? Comme en ces pays où la foule, Parmi les tombeaux qu’elle foule, Passe et se promène en riant, Ainsi mon cœur, qui garde ensemble Ses morts et ses vivants, ressemble Aux cimetières d’Orient. Je les revois toujours, ces doux et chers visages, Dont j’ai cru la présence éternelle ici-bas ! Nous leur devons, hélas! plus graves et moins sages, Des heures de gaîté qui ne reviendront pas. L’ambition a pris la place De ce calme et trop court loisir; Ma faiblesse lutte et se lasse Sur des tiens qu’elle veut saisir. Que d’obstacles dans cette route ! Que d’instants où la vertu doute, Où la main tremble, où le cœur bat! Que de rivaux! quelle mêlée, Où mon espérance ébranlée Est prête à quitter le combat! Ah! la vie est pénible, et l’issue incertaine! Que de maux à guérir en nous et dans autrui!... Mais je m’égare encore, et mon rêve m’entraîne, Et ton nom, Dieu clément, de mes lèvres a fui. Prions ! — Mais où sont les paroles Qui berçaient ma simplicité ! Que voulez-vous, soucis frivoles, Sous qui cède ma volonté ? Je glisse d’idée en idée : Chacune à ma vue obsédée Offre un importun souvenir, Et fait passer sa vaine image, Devant le Dieu que mon hommage Voulait adorer et bénir. Légers spectres d’amour, souvenirs de jeunesse, Projets ambitieux qui troublez ma raison, Regrets, doutes, cessez d’accabler ma faiblesse ! Ah! que l’âme a de peine à quitter sa prison ! Pardonne, ô Dieu, si ma prière S’attarde en aspirant vers toi ! Je veux briser toute barrière, Mais mon effort trahit ma foi. Au moment même où je t’implore, Une autre image vient encore Obscurcir la tienne à mes yeux : Et mon infirmité passée Enchaîne ici-bas ma pensée, Quand je crois atteindre les cieux.
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