Poème
Pro aris et focis
par Eugène MANUEL
Rentrez au foyer, chantres de la vie! C’est assez courir par monts et par vaux ; C’est assez donner à la fantaisie : Les accords anciens sont les plus nouveaux. Aux flots les plus clairs replongez votre âme’ Laissez les sentiers pour le grand chemin ! Pour enseigner l’homme et charmer la femme, Un livre suffit, c’est le cœur humain. On a trop chanté l’inerte matière, Du chêne au brin d’herbe et de l’onde aux fleurs. Quand vous épuisez la Nature entière, N’entendez-vous plus l’homme avec ses pleurs ? On a trop bercé de douleurs sans causes Nos sens affadis et débilités. On a trop souillé les plus nobles choses, Et trop mis à nu nos difformités ! On a trop parlé de l’amour profane, Et trop bien fardé son spectre hideux : Imposez silence à la courtisane, Et chantez enfin la pudeur à deux ! On a trop vanté les rêves bizarres Qui créaient un monde au nôtre étranger; Dans ce triste siècle, aux vertus plus rares, Ce sont les cœurs purs qu’il faut protéger. Le masque est fané, montrez des visages ! Précepteurs d’un peuple, hélas ! vieillissant, Chantez pour instruire, ainsi qu’aux vieux âges ; Tirez de la lyre un plus jeune accent! Ce temps inquiet vogue sans boussole, Énorme navire où tout se confond. L’amour survit seul, et seul il console : Éclairez d’amour l’abîme sans fond! La main sur le cœur, écrivez un livre Qui fasse épeler à l’adolescent Le secret divin d’aimer et de vivre, Sans troubler d’un mot son front rougissant. Que la vierge y trouve un chant salutaire, Quand marche l’aiguille ou bien le pinceau; Parlez à l’épouse un langage austère, Digne de l’autel comme du berceau. Lorsque, fatigué de l’insaisissable, L’homme songe à Dieu, prêt à l’accuser, Comme une oasis sur la mer de sable, Qu’il trouve vos chants pour s’y reposer. Que le vieillard même ait dans sa mémoire Vos vers attendris, ou leur fasse accueil : Éclairez pour lui la pente plus noire ; Mettez une aurore après le cercueil ! Ainsi nous aurons des voix pour chaque âge, Pour chaque tristesse et pour chaque espoir. Aux uns vous direz : « Reprenez courage ! » Aux autres : « Souffrez au nom du devoir ! » Moi, je me tairai : mais la tâche est belle, Et d’autres viendront à ce cri d’en bas ! La femme se plaint, la famille appelle : Le poète ému ne répondrait pas? Où sera la foi, si la Muse doute Et pour le néant fait son plaidoyer ? Tous les Dieux s’en vont, l’âme est en déroute Conservons, du moins, le Dieu du foyer!
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