Poème
Trio de bêtes
par Eugène MANUEL
À Madame F Et voilà comme on est puni pour trop attendre ! La mort, qui pour la bête et l’homme n’est pas tendre, A brusquement frappé l’un de vos trois amis; Et le tableau riant qui flottait dans mon rêve, Elle ne permet pas que mon pinceau l’achève, Après vous l’avoir tant promis! Je les revois tous trois, le chien, l’oiseau, la chatte, Vous flattant du museau, du bec et de la patte, A vos pieds, dans vos bras et parmi vos cheveux. L’oiseau surtout, présent de l’air, vivante flamme, Fasciné par vos yeux comme nous par votre âme, Palpitant, farouche et nerveux! Didi vous amusait de son savant manège; Ratouillet vous frôlait de sa robe de neige, Ou cherchait vos genoux d’un bond rapide et sûr; Et Cocotte, étalant ses changeantes livrées, Gonflait sous vos longs doigts ses plumes enfiévrées, Faites de feu, d’or et d’azur. O l’être incomparable à qui vous faisiez fête ! Pour vous aimer ainsi, c’était mieux qu’une bête ; Pour vous comprendre ainsi, c’était plus qu’un esprit ! Tout fier de panacher vos torsades d’ébène, Il ajoutait un charme à votre front de reine, Qu’un voile de deuil assombrit. Ivre de vos baisers, jaloux de vos caresses, Ses coups d’aile marquaient d’indicibles tendresses; Absente, il attendait muet votre retour. Mystérieux accord et touchante exigence, En lui tout aspirait à votre intelligence, Tout frémissait de votre amour! Il est parti, l’oiseau rayonnant des tropiques ! Fatigué de nos cieux gris et misanthropiques, Sous leur paupière bleue il a clos ses yeux verts. Pauvre tête ! Gardez un long souvenir d’elle ! Faisons-lui tous les deux une place fidèle Dans votre cœur et dans mes vers. Les autres sont restés, peuplant la solitude : L’un l’amitié banale, et l’autre, l’habitude; L’un servile et bruyant, l’autre grave et douillet. L’être qui n’est plus là, c’était la fantaisie! Votre trio rompu n’a plus sa poésie, — Didi, Cocotte et Ratouillet !
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