Poème
A la Royne Elienor nouvellement arrivée d'Espaigne
par Clément MAROT
La Suite de l'Adolescence clémentine
Puis que les Champs, les Montz, et les Vallées, Les fleuves doulx, et les Undes sallées Te font honneur à la venue tienne, Princesse illustre, et Royne treschrestienne, Puis que Clerons, et Bombardes tonantes, Chantres, Oyseaulx, de leurs voix resonnantes Tous à l’envy maintenant te saluent, Feray je mal, si de ma plume fluent Vers mesurez, pour saluer aussi Ta grand haulteur, qui rompt nostre soucy ? Certes le son de ma Lettre n’a garde D’estre si dur, comme d’une Bombarde : Et si n’est point mortel en Terre, comme Voix de Clerons, ou d’Oysellet, ou d’homme : Parquoy je croy que de toy sera pris Aultant à gré. Doncques Perle de pris, Par qui nous est tant de joye advenue, Tu soys la bien (et mieulx que bien) venue. Pourquoy as faict si longue demourée ? Certainement ta venue honnorée De tarder tant tous languir nous faisoit : Mais bien sçavons que trop t’en desplaisoit. N’est ce pas toy, qui du Roy fus esprinse Sans l’avoir veu, mesmes apres sa prinse ? Ou tellement aux armes laboura, Que le corps pris, l’honneur luy demoura. N’est ce pas toy, qui sentis plus fort croistre L’amour en toy, quand tu vins à congnoistre, Et veoir son port, forme, sens et beaulté, Qui ne sent rien, que toute Royaulté ? N’est ce pas toy, qui songeoys nuict, et jour A le remettre en son privé sejour ? Et qui depuis en Prison si amere A ses Enfans feis office de Mere, Jusque à donner à ton cher Frere Auguste Doubte de toy, voire doubte tresjuste ? Car je croy bien, si eusses eu l’usage Des artz subtilz de Medée la sage, Que en blancs Vieillards tu eusses transformez Ces jeunes Corps tant beaulx, et bien formez, Pour les mener secrettement en France, Et puis rendu leur eusses leur enfance. Or (Dieu mercy) amenez les as tu Sans Nigromance, ou Magique vertu. Ains par le vueil de Dieu, qui tout prevoit, Et qui desjà destinée t’avoit Femme du Roy, duquel et jours, et nuictz Tu as porté la moytié des ennuiz : Dont Raison veult, et le droict d’Amytié, Que maintenant recepves la moytié De sa grand joye, et du Regne puissant, Et de l’amour du Peuple obeissant. O Royne donc, de tes subjectz loyaulx Vien recepvoir les haults honneurs royaulx, Veoir te convient ton Royaulme plus loing. Tu n’en as veu encor qu’ung petit coing, Tu n’as rien veu, que la Doue, et Gironde, Bien tost verras la Cherante profonde, Loyre au long cours, Seine au port fructueux : Saulne qui dort, le Rosne impetueux : Aussi la Somme, et force aultres Rivieres, Qui ont les bortz de force Villes fieres, Dont la plusgrande est Paris sans pareille Là, et ailleurs desjà on t’appareille Mysteres, Jeux, beaulx Paremens de rues, Sur le Pavé fleurs espesses, et drues, Par les Quantons Theâtres, Colisées. Brief, s’on pouvoit faire Champs Elisées, On les feroit, pour mieulx te recepvoir. Mais que veult l’on encor te faire veoir ? Pourroit on bien augmenter tes plaisirs ? N’as tu pas veu le grand de tes desirs, Ton cher Espoux, nostre souverain Roy ? Si as tresbien : mais encores je croy Qu’en gré prendras, et voirras voulentiers Les appareilz du peuple en maintz quartiers. Et qui plus est, en cela regardant Tu congnoistras le zele tresardant Qu’en toy on a : ce que je te supplie Congnoistre en moy, Royne tresaccomplie : Car Apollo, ne Clyo, ne Mercure Ne m’ont donné secours, ne soing, ne cure En cest escript. Le zele que je dy, L’a du tout faict, et m’a rendu hardy A te l’offrir, tel que tu le voys estre. Puis ton Espoux est mon Roy, et mon Maistre : Doncques tu es ma Royne, et ma Maistresse. Voylà pourquoy mes escriptz je t’adresse.
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