Poème
Amour d’enfance
par Claudius POPELIN
I J’avais douze ans, j’étais joyeux et j’étais rose Et blond comme le grain qu’a mûri le soleil Et vif comme l’oiseau qui chante à son réveil Sur le rameau flexible où son vol se repose. Je n’imaginais pas que le souci morose De son obsession pût troubler mon sommeil : Avec une âme blanche, avec un cœur vermeil J’allais, me récréant, léger, de chose en chose. Pour moi, que n’avaient pas effleuré les douleurs, Vivre c’était, voguant sur un radeau de fleurs, M’abandonner au fil d’une onde toute pure. En vérité, j’étais un enfant bien heureux Quand m’apparut, un jour, la charmante figure, Dont, instantanément, je devins amoureux. II Je l’aimais follement, la jeune demoiselle Qui, le jeudi, venait au collège, où j’étais, Pour voir son jeune frère avec qui je sautais Et faisais mille jeux, uniquement pour elle. Sitôt qu’elle arrivait, droite, mignonne, belle Et svelte, dans la cour, soudain je m’arrêtais Extasié, troublé, parce que je sentais Dans mes veines passer une chaleur mortelle. Tranquille, à son côté, lui, mordait un gâteau ; Farouche, intimidé, le cœur dans un étau, Moi, je me repaissais d’une autre nourriture. N’en riez pas, allez ! c’était un fier amour Que cet amour d’enfant. Oh ! l’étrange torture ! A me la rappeler mon sang ne fait qu’un tour. III Quand la cloche sonnait la rentrée en étude Ce m’était, à coup sûr, un grand soulagement ; Là je trouvais ce calme et cet apaisement Qui font à l’âme en peine aimer la solitude. Là je ressentais bien ma chère servitude. Les yeux, dans le lexique ou dans le rudiment, Cherchaient les mots, l’esprit évoquait constamment La gracieuse image en sa noble attitude. Et, lorsque, nous roulant dans son doux manteau noir, La nuit, la bonne nuit nous ouvrait le dortoir, Je m’endormais, ayant pour unique pensée, Tel qu’un ange, aux accords des harpes de Sion, De mener une vie entièrement passée Devant elle, à genoux, en adoration. IV Alors, je rêvais d’elle. En mon bienheureux somme Je n’étais plus ce peu qu’on appelle un enfant. Audacieux, j’allais superbe et triomphant, Parce que j’étais grand, parce que j’étais homme. J’étais un de ces hauts potentats qu’on renomme, Un consul, un satrape, un émir, un infant, Un rajah combattant sur un vaste éléphant, Un rude dictateur des anciens temps de Rome. Plus puissant qu’Alexandre et les douze Césars, Renversant, brisant tout du timon de mes chars, J’assiégeais mon idole en une citadelle ; Et rien ne résistait à mes efforts géants. Vainqueur, je l’emportais, sur une caravelle, Dans une île déserte au fond des océans. V Et constamment, ainsi, mon âme tributaire, Surprise au guet-apens de son destin moqueur, Se laissait aller toute au sentiment vainqueur Dont absolument rien ne la pouvait distraire. C’est souffrir doublement que souffrir solitaire. Souvent, en confiant ce qu’on a dans le cœur, On augmente sa joie, on réduit sa rancoeur ; C’est pourquoi les amants ne savent pas se taire. Candide, j’avais foi dans la sainte amitié. Hélas ! j’en ai, depuis, rabattu de moitié. Aussi, pour confident je pris mon camarade. On a de ces moments où l’on crie au secours ! Puis je croyais à lui comme Oreste à Pylade, Il était mon ami, je lui dis mes amours. VI C’est qu’à la fin, aussi, ma pauvre âme était lasse De porter toute seule un si pesant fardeau. Le bruit s’en répandit plus promptement que l’eau Ne s’échappe des flancs d’une urne que l’on casse. Ce fut l’amusement de toute notre classe. Il me fallut souffrir les brocards du troupeau, Ses lazzis plus tranchants que lame de couteau ; Je subis ces affronts, muet, la tête basse. J’appris cruellement qu’on doit être discret. Le moyen, après tout, de garder son secret Quand le trop-plein du cœur déborde sur les lèvres ! Bientôt, de toutes parts, vingt gamins en rumeur Me coururent dessus, faisant des bonds de chèvres Et devant moi poussant une horrible clameur. VII « Cet âge est sans pitié. » Notre grand la Fontaine L’a dit excellemment, entre autres vérités ; Il advient que, parfois, il a de ces gaîtés Qui, pour le plus souvent, ressemblent à la haine. Se tenant par la main, chantant à perdre haleine, Dansant autour de moi, par la ronde emportés, Ils raillaient. Seul contre eux, en élans indomptés, Vaillant, je me ruais et je rompais leur chaîne. Mais, déchiré, meurtri, par le nombre vaincu, Ainsi qu’un paladin tombé sur son écu, Je me pris à pleurer... ils se prirent à rire. Un vieux maître observait, silencieux, pensif. D’un geste il dispersa cette horde en délire, Puis il me dit tout bas : « Pleure, amoureux naïf. » VIII « Pleure ! Aussi bien, pleurer c’est chose salutaire, Et sache-le, toujours un noble dévouement En quelque Golgotha trouve un crucifiement Après avoir traîné sa croix sur un calvaire. » Trois jours sont pour l’enfance un terme séculaire ; On oublia. Dès lors j’aimai secrètement Et je tins clos en moi ce chaste sentiment Comme un objet bénit dans l’or d’un reliquaire. Ils avaient, les méchants, déchiqueté la fleur ; liais elle avait gardé son foyer de chaleur, Sa sève, sa racine ; or, du jet de ses branches L’humble et petite plante eut bientôt dépassé Le chêne des forêts. On dirait que tu penches Encore sur mon front, arbre de mon passé ! X Du premier coup frappé dans la saison première, Mes amis, croyez-vous qu’on puisse être guéri ? Demandez-le plutôt à Dante Alighieri Dont la plaie a saigné jusqu’à l’heure dernière. Dès que sa passion pour la jeune héritière Du noble citoyen Folco Portinari, Chaste lis italique, en son âme eut fleuri, Son céleste parfum la remplit tout entière. Quand au décours des ans le grave Gibelin Déployait son génie en un vol sans déclin, Ce que cherchait partout le proscrit de Florence, Au seuil du Paradis comme aux rives du Styx, C’était son pur amour dépourvu d’espérance, Son beau rêve d’enfant, sa chère Béatrix.
Connectez-vous pour laisser un commentaire.