Poème
Ascension
par Eugène MANUEL
À J Près de mon pied plus sûr pose tes pas timides : Ces’ pins touchés des vents ont d’ineffables voix. N’as-tu pas besoin d’air? Vers ces pentes rapides Marchons! il faut gravir, touristes intrépides, Jusqu’à la cime que tu vois. Suivons la cascade sonore, — Encore, encore! — Cherchons la source de ce flot Encor plus haut! J’aimai toujours les monts : plus jeune et plus agile, J’ai parcouru jadis ces sentiers odorants ; J’ai dormi sous les toits où le pâtre s’exile, Et mesuré de près, sur un appui fragile, Le sombre abîme des torrents. Ces sommets que l’azur colore, — Encore, encore! — J’en veux avoir le dernier mot, Encor plus haut ! Aromes des forêts, vous enivrez ma tête ! Vois, le chemin plus doux s’attarde à ce gazon : Essayons de ces bois la facile conquête. Oh! ne descendons pas! j’en veux toucher le faîte, Pour embrasser tout l’horizon. Dans la brume qui s’évapore, — Encore, encore! — Des brebis j’entends le grelot Encor plus haut! Mais devant nous s’allonge une côté nouvelle, Et le chemin franchi n’est qu’un sommet trompeur. En un chaos de rocs le granit s’amoncelle, Au-dessus fuit la cime où la neige étincelle : Prends ma main, si tes yeux ont peur. Où nous arrivons, je l’ignore. — Encore, encore! — Courage! nous serons bientôt Encor plus haut ! De gradins en gradins, aux pentes dépassées, Tout ce qu’on a d’impur demeure, et la vertu Se dégage du fond des âmes oppressées; Cet air plus généreux qui souffle en mes pensées, Comme moi le respires-tu? Mais la cime à cent pas se dore; — Encore, encore! — Le ciel est pur, le soleil chaud : Encor plus haut ! Torrents, rochers confus, forêts et pâturages, Nous avons contemplé vos étranges beautés ; Nous avons traversé la zone des orages, Et de ces pics glacés, unissant nos courages, Foulé les sommets dévastés. Divin tableau que l’œil explore! — Encore, encore ! — Tentons cette crête à l’assaut, Encor plus haut! Le niveau de notre âme est trop bas sur la terre ! Il faut monter encore, il faut monter toujours ! Monter comme l’oiseau qui cherche la lumière, Monter comme l’encens, monter comme le lierre, Jusqu’aux derniers créneaux des tours. Sainte liberté que j’adore ! — Encore, encore! — Nous approchons du terme : il faut Monter plus haut! Confondus et tremblants, nous voici sur le faîte, Et quelque chose manque à notre obscur désir : Même au sommet des monts où notre orgueil s’arrête, Nous soupirons tout bas, et nous levons la tête Vers un but qu’on ne peut saisir. O monde inconnu que j’implore ! — Encore, encore ! — Cherchons la sphère où l’âme éclôt, Encor plus haut! Glaciers de Lagrave, 1863 1. de nom la célèbre pièce de Longfellow, « Excelsior », dont ils ont paru rappeler, de bien loin, la pensée et le mouvement.
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