Poème
Correspondance
par Eugène MANUEL
Trouville. « Moi, je vais bien : et toi?... Il fait un temps superbe ! Je suis dans un jardin très grand, avec de l’herbe. Je vois la mer : elle a beaucoup d’eau ! J’ai des fleurs, Rouges, jaunes, lilas, de toutes les couleurs. J’ai mes poules, mon chat, mon mouton et mon âne, Et, quand je suis dessus, père dit : « Elle est crâne! » Je fais aussi des trous dans le sable, le soir, Et puis j’entre dedans : c’est très bon pour s’asseoir. Je m’amuse. Je joue avec des coquillages. Quand j’ai du papier blanc, je fais des gribouillages Mes poules et mon chat, mon âne et mon mouton. Tu n’es jamais venu : quand donc te verra-t-on?... Je m’applique, tu vois, et je t’écris moi-même : On ne tient plus ma main. —Marguerite qui t’aime. » Paris. « Merci! ta lettre a fait ma joie et ma gaîté : D’abord, c’est bien écrit; puis c’est bien raconté. Ces mots simples n’ont rien des phrases à la mode ; Parler comme l’on sent est la bonne méthode ! Ton naturel est fait pour me décourager. O langue des enfants! Dis-moi, veux-tu changer? Mon vieux style est si loin de ta jeune parole ! C’est encore chez toi que j’irais à l’école ! Sur d’autres points, d’ailleurs, tu me rendrais jaloux : Les animaux me vont droit au cœur, — sauf les loups Avec qui trop souvent il faut hurler quand même ! Ces êtres du bon Dieu, comme toi, je les aime. J’ai bien un chien; mais l’âne et les poules m’iraient. Je gage qu’avec moi les bêtes parleraient! Elles sont tout mystère, et reposent des hommes. Quand nous avons peiné pour vivre, quand nous sommes Déçus, découragés, et que nous nous lassons, Leur âme qui s’ignore a pour nous des leçons ! En y joignant les fleurs, le jardin, ton sourire, Et la profonde mer dont l’infini m’attire, Après des jours trop pleins j’aurais la paix du soir! Dans le sable, avec toi, j’irais aussi m’asseoir ; Et, si du papier blanc, dont je fais gaspillage, Me tombait sous la main, gare à mon gribouillage! Adossé mollement au bord de l’entonnoir, A ma façon, distrait, j’alignerais du noir! Je suivrais ton exemple, et nous ferions la paire. Te voilà philosophe autant que ton grand-père : Sa haute raison joue en tes jeux enfantins ; Il sent le grand repos des horizons lointains; Il pèse, à tes côtés, le sable de la grève; La voix du flot mourant berce si bien son rêve! Il sait du gouffre obscur les secrets ; il a lu Le livre où chaque page enseigne l’absolu. Après les longs combats et la mêlée ardente, La vague, comme à toi, devient sa confidente! Oh! ne le quitte pas! Ne l’abandonne pas! S’il est songeur, approche et parle-lui tout bas ! Quelque amer souvenir qui l’obsède et l’irrite, Il ne résiste pas à ta voix, Marguerite ; Et, sous quelque souci qu’il soit près de plier, Ta lèvre sur son front lui fait tout oublier ! Mais c’est beaucoup t’écrire, et tu diras toi-même : « Comme c’est long! »—Adieu. Ton vieil ami qui t’aime. »
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