Poème
Au bord de la mer
par Eugène MANUEL
À mon ami Paul Meurice I Veules. Sur la falaise, seul, à l’approphe du soir, A l’heure du reflux, j’étais venu m’asseoir, Auprès du bourg normand où la paix m’est donnée. Ma vue, à ces hauteurs, par rien n’était bornée : Sur mon front le ciel fauve, aux lointains orageux, Où le soleil couchant accumulait ses jeux ; Devant moi le rivage et l’infini du sable, Dérobant sous les flots sa ligne insaisissable. Pas un cri de pêcheur, pas une voix d’enfant : Nul de nos bruits humains. Dans les herbes, le vent’ Et, tout là-bas, la plainte éternelle et profonde Qui pousse nos sanglots de l’un à l’autre monde! Or, tandis que mes yeux, sur ce faîte écarté, Allaient, d’en haut, plongeant dans cette immensité, Du flot qui meurt aux cieux où l’étoile s’allume, Je découvris, longeant les franges de l’écume, Un atome, un ciron, moins que rien, un point noir, Qui loin, bien loin, semblait à peine se mouvoir, Ponctuant, grain de sable aussi, la vaste grève : C’était Victor Hugo qui promenait son rêve. Il pleuvait. Le nuage allait au gouffre amer. Cent mille gouttes d’eau se noyaient dans la mer, Et cent mille autres. « Quoi? mourir et disparaître! Disaient-elles. Briller dans l’air pour ne plus être! Chacune, sous le ciel, nous vivions, nous comptions! Nous ne sommes plus rien de ce que nous étions! Au sein des flots salés nous voici descendues, Et toutes dans un même abîme confondues! Maudite la Nature, et maudit son auteur! » Une seule, en tombant, bénit le créateur, Pauvre goutte modeste et simple : nulle plainte, Nul effroi de périr! La loi qui frappe est sainte. Dieu, là-haut, fut touché de son humilité. Et, comme elle rentrait dans cette immensité Où ses sœurs n’étaient plus que des vagues d’orage, Il la reçut au cœur nacré d’un coquillage : Il en fit une perle incrustée aux parois, Pour qu’elle ornât, un jour, la couronne des rois!
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