Poème
Au Roy, pour succeder en l'estat de son pere
par Clément MAROT
La Suite de l'Adolescence clémentine
Non que par moy soit arrogance prinse, Non que ce soit par curieuse emprinse D’escrire au Roy : pour tout cela ma Plume D’ardant desir de voller ne s’allume. Mon juste dueil (seulement) l’a contraincte De faire à vous (et non de vous) complaincte. Il vous a pleu, Sire, de pleine grâce Bien commander, qu’on me mist en la place Du Pere mien, vostre Serf humble mort : Mais la Fortune, où luy plaist, rit, et mord. Mords, elle m’a, et ne m’a voulu rire, Ne mon nom faire en voz Papiers escrire. L’Estat est faict, les Personnes rengées, Le Parc est clos, et les Brebis logées Toutes, fors moy le moindre du Trouppeau, Qui n’a Toyson, ne Laine sur la peau. Si ne peult pas grand los Fortune acquerre, Quand elle meine aux plus foybles la guerre Las pourquoy donc à mon bon heur s’oppose ? Certes mon cas pendoyt à peu de chose, Et ne falloit, Sire, tant seulement, Qu’effacer Jan, et escrire Clement. Or en est Jan par son trespas hors mis, Et puis Clement par son malheur obmis, C’est bien malheur, ou trop grand oubliance : Car quant à moy, j’ay ferme confiance, Que vostre dire est ung divin Oracle, Où nul vivant n’oseroit mettre obstacle. Telle tousjours a esté la parolle Des Roys, de qui le bruit aux Astres volle. Je quiers sans plus, Roy de los eternel, Estre heritier du seul bien Paternel. Seul bien je dy, d’aultre n’en eut mon Pere, Ains s’en tenoit si content, et prospere, Qu’aultre oraison ne faisoit icelluy, Fors, que peussiez vivre par dessus luy : Car vous vivant, tousjours se sentoit riche, Et vous mourant, sa Terre estoit en frische. Si est il mort, ainsi qu’il demandoit : Et me souvient, quand sa mort attendoit, Qu’il me disoit, en me tenant la Dextre : Filz, puis que Dieu t’a faict la grâce d’estre Vray Heritier de mon peu de sçavoir, Quiers en le bien ; qu’on m’en faict avoir : Tu congnois, comme user en est decent. C’est ung sçavoir tant pur, et innocent, Qu’on n’en sçauroit à creature nuire. Par Preschemens, le Peuple on peult seduire : Par Marchander, tromper on le peult bien : Par Plaiderie, on peult menger son bien : Par Medecine, on peult l’homme tuer : Mais ton bel Art ne peult telz coups ruer : Ains en sçauras meilleur Ouvrage tistre : Tu en pourras dicter Lay, ou Epistre, Et puis la faire à tes Amis tenir, Pour en l’Amour d’iceulx t’entretenir. Tu en pourras traduire les Volumes Jadis escriptz par les divines Plumes Des vieulx Latins, dont tant est mention. Apres tu peulx de ton invention Faire quelcque Œuvre à jecter en lumiere : Dedans lequel en la Fueille premiere Doibs invocquer le nom du toutpuissant : Puis descriras le bruit resplendissant De quelcque Roy, ou Prince, dont le nom Rendra ton Œuvre immortel de renom : Qui te fera (peult estre) si bon heur, Que le proffit sera joinct à l’honneur. Donc pour ce faire, il fauldroit que tu prinses Le droict chemin du service des Princes. Mesme du Roy, qui cherit, et practique Par son hault sens ce noble Art Poëtique. Va donc à luy, car ma fin est presente, Et de ton faict quelcque Œuvre luy presente, Le suppliant, que par sa grand doulceur, De mon estat te fasse successeur. Que pleures tu, puis que l’aage me presse ? Cesse ton pleur, et va, où je t’adresse. Ainsi disoit le bon Vieillard mourant : Et aussi tost que vers vous fuz courant, Plus fut en vous Liberalité grande, Qu’en moy desir d’impetrer ma demande. Je l’impetray, mais des fruictz je ne herite. Vray est aussi, que pas ne les merite, Mais bien est vray, que j’ay d’iceulx besoing Or si le cueur, que j’ay de prendre soing A vous servir, si ceste Charte escripte, Ou du Deffunct quelcque faveur petite Ne vous esmeut (ô Sire) à me pourveoir, A tout les moins vous y vueille esmouvoir Royal promesse, en qui toute asseurance Doibt consister. Là gist mon esperance, Laquelle plus au Deffunct ne peult estre, Combien qu’il eust double bien, comme ung Prebstre : C’est assçavoir Spiritualité, Semblablement la Temporalité. Son Art estoit son bien Spirituel Et voz Biensfaictz estoient son Temporel. Or m’a laissé son Spirituel bien : Du Temporel jamais n’en auray rien, S’il ne vous plaist le commander en sorte, Qu’obeissance (à mon profit) en sorte.
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