Poème
Aux dames de Paris qui ne vouloyent prendre les precedentes excuses en payement
par Clément MAROT
La Suite de l'Adolescence clémentine
Puis qu’au partir de Paris ce grand lieu On vous a dit trop rudement Adieu, Dire vous veulx, maulgré chascun Langard, A l’arriver doulcement Dieu vous gard. Dieu vous gard donc mes Dames tant poupines. Qui vous faict mal ? trouvez vous des Espines En ces Adieux ? Ces beaulx Retoriqueurs Ont ilz au vif touché voz petitz cueurs ? Croyez de vray, que le grand Lucifer S’en chaufera ung jour en son enfer : Car ce n’est point jeu de petitz Enfans D’ainsi toucher voz honneurs triumphans. Or puis qu’advient, que ce mal vous avez, Guerissez vous, si guerir vous sçavez : Quant est de moy, je ne scay Medecine, Emplastre, Unguent, ny Herbe, ne Racine, Qui sceust au vray l’aigreur diminuer De vostre mal, qui veult continuer : Mais je sçay bien, comme il ne croistra point, Et ne poindra par moy non plus qu’il poinct. Tant seulement fault, que plus ne croyez Qu’il vient de moy : car certaines soyez, Que si ma plume endroict vous se courrousse, Il n’y aura blanche, noire, ny rousse, Qui bien ne sente augmenter son angoisse, Et qui au doigt, et à l’œil ne congnoisse, Combien mieulx picque ung Poëte de Roy, Que les Rimeurs, qui ont faict le desroy. Non que ce soit de picquer ma coustume, Mais il n’est boys si vert, qui ne s’allume. Tant plus me suis par escript excusé, Tant plus m’avez de parolle accusé, Usant en moy de menasses follettes : Puis quand sentez voz puissances foiblettes, Allez querant aux hommes allegeance En leur chantant, Faictes m’en la vengeance. O foible gent, qui ne se peult (en somme) D’homme venger sinon par secours d’homme. Bon est l’Ouvrier, qui ne feit pas egalle Vostre puissance à la volunté mâle, Puis qu’en tout cas, et en toute saison Vostre appetit surmonte la raison. Ces motz ne vont jusques aux vertueuses. Mais dictes moy vous aultres bien fascheuses, Quand des Adieux j’eusse advoué l’affaire. Sans m’excuser, qu’eussiez vous sceu pis faire ? Vous me tenez termes plus rigoureux, Que le Drappier au Berger doloreux. Si n’est il Loup, Louve, ne Louveton, Tigre, n’Aspic, ne Serpent, ne Luthon, Qui jamais eust sur moy la dent boutée, Si mon excuse il eust bien escouté. Avez vous donc les cueurs moins Damoyseaulx Qu’Aspicz, ne Loups, et telz gentilz Oyseaulx ? Je croy que non : par tout avez louanges D’humble parler, et de visaiges d’Anges : Et de ma part me semblent voz façons Succre en doulceur, et en froideur Glaçons. Si trompé suis, je dy que la Couleuvre En voz Jardins soubz doulces fleurs se cueuvre. Certes je croy, que vous cuidez (sans faincte) Que j’ay basty mes excuses par craincte. Bien peu s’en fault, que ne dye en mes Vers Propos de vous, qui montre le revers. Ma Muse ardante aultre chose ne quiert, L’encre le veult, la Plume m’en requiert : Et je leur dy, que rien de vous ne sçay : Mais Dieu vous gard que j’en fasse l’essay. N’ay je passé ma jeunesse abusée Au tour de vous ? laquelle j’eusse usée En meilleur lieu (peult estre en pire aussi) ; Rien ne diray, n’ayez aulcun soucy : Et si en sçay, bien je l’ose asseurer, Pour faire rire, et pour faire pleurer. Mais que vauldroit d’en travailler mes doigts Sur le Papier ? Mores, Turcz, et Medoys Sçavent voz cas : la Terre n’est semée Sinon du grain de vostre renommée. Brief, pour escrire y a bien d’aultres choses Dedans Paris trop longuement encloses. Tant de Broillis, qu’en Justice on tolere, Je l’escriroys, mais je crains la colere : L’Oysiveté des Prebstres, et Cagotz, Je la diroys, mais garde les Fagotz : Et des abus, dont l’Eglise est fourrée, J’en parleroys, mais garde la Bourrée. De tout cela, et de vous me tayroie, Et en chemin plus beau me retrairoye, Quand me viendroit d’escrire le desir. Je blasmeroys Guerre, qui faict gesir Journellement par terre en grand oultrance Les vieulx Souldars, et les jeunes de France. Ou empliroys la mienne blanche Carte Du bien de Paix, la priant qu’elle parte Du hault du ciel pour venir visiter Princes Chrestiens, et entre eulx habiter. Ou dirois loz meritoire de ceulx, Qui bien servans n’ont l’esprit paresseux A la chercher, taschans (comme loyaulx) Tirer deçà les deux Enfans Royaulx. Ou parlerois (usant de plus hault stile) De maint conflict cruel, dur, et hostile, Ou l’on a veu charger, et presses fendre Nostre bon Roy, pour vous aultres deffendre, Ce temps pendant que preniez voz delictz (Sans nul danger) en voz Chambres, et Lictz. Ou compterois de luy maint grand orage De grand fortune, et son plus grand courage, Qui soubz le faiz n’a esté veu ploier. Voilà les poinctz, où vouldrois m’emploier, Sans m’amuser à rimer voz Adieux : Et faictes moy mines de groings, et d’yeux, Tant que vouldrez : oncques ne print visée Pour vous lascher ung seul traict de risée, Et m’en croyez : mais les langues, qui sonnent Comme ung Cliquet, tousjours le bruit me donnent De tous escriptz, tant soient lourdement faictz. Ainsi soustiens des Asnes tout le faiz. Or estes vous dedans Paris six femmes, Qui ung escript tout farcy de diffames M’avez transmys : et quand aulcun se boute A l’escouter, luy semble qu’il escoute En plain marché six ordes Harangeres Jecter le feu de leurs langues legeres Contre quelqu’ung. Va vilain Farcereau, Marault, Belistre, Yvrongne, Macquereau, Comme une Pie en Cage injurieuse. En vostre Epistre aussi tant furieuse M’avez reprins, que je veulx faire bragues Dessus l’Amour, sans chaynes, et sans bagues. Ha (dy je lors) il fault que chascun croye, Qu’à tout Oyseau il souvient de sa proye. Voz grands Faulcons, qui furent Faulconneaux, Vollent tousjours pour chaynes, et anneaulx. Puis vous touchez et les mortz, et les vifz. Respondez moy, pourquoy en voz devis Blasmez vous tant feu mon Pere honnoré, Qui vostre sexe a tant bien decoré Au Livre dict, des Dames l’Advocate ? J’estimeroys la recompense ingrate, Si pour vous six eust travaillé sa teste : Mais il parla de toute femme honneste : Non que sur vous je treuve que redire, Ainçois chascun vous doibt nommer, et dire Avant la mort les six Canonisées, Ou (pour le moins) les six Chanoynisées. Quant au Resveur, qui pour telz vieulx Registres Print tant de peine à faire des Epistres Encontre moy, pour tous les menus droitz De son labeur, seulement je vouldrois Qu’il eust couvert de vous six la plus saine, Il auroit beau se laver d’eau de Seine Apres le coup. Ha le vil Blasonneur, C’est luy, qui feit sur les Dames d’honneur Tous les Adieux : et vous six l’en priastes : Puis dessus moy le grand haro criastes, Sachans de vray, que pour vous seulement On n’eust crié dessus moy nullement. Et de bon heur prinstes ung Secretaire Propre pour vous. Oncques ne se sceut taire De composer en injure, et meschance : Je le congnois. Or prenons aultre chance. Je suis d’advis, que veniez appoinctant. Quant au courroux, en moy n’en a point tant, Que pour le bien de vous six je ne veille. Et qu’ainsi soit, en Amy vous conseille, Que desormais vostre bec teniez coy : Car vostre honneur resemble ung ne sçay quoy, Lequel tant plus on le va remuant, Moins il sent bon, et tant plus est puant. Et quand orrez ces miens presens alarmes, Ayez bon cueur, et contenez voz larmes, Que vous avez pour les Adieux rendues. Las, mieulx vauldroit les avoir espendues Dessus les piedz de Christ, les essuians De vos Cheveulx, et voz pechez fuyans, Par repentence avec Magdeleine. Qu’attendez vous ? Quand on est hors d’alaine La force fault. Quand vous serez hors d’aage, Et que voz nerfz sembleront ung cordage, Plus de voz yeux larmoyer ne pourrez, Car sans humeur seiches vous demourrez : Et quand voz yeux pourroient plorer encores, Où prendrez vous les cheveulx, qu’avez ores, Pour essuier les piedz du Roy des Cieulx ? Croiez qu’à tel mistere precieux Ne serez lors du bon Ange appellées, Pource que trop serez vieilles pellées, Desjà vous prend icelle maladie. Vous voulez faire, et ne voulez qu’on dye. Cessez, cessez toutes occasions, Si prendront fin toutes derisions : C’est le droict poinct pour clorre les passages Aux mal disans. Et vous aultres bien sages, Qui des Adieux ne fustes point touchées, Et vous aussi que l’on y a couchées, Et qui pourtant compte n’en feistes mye, Nulle de vous ne me soit ennemye, Je vous supply’, pour telles Bourgeoisettes, Qui vont cherchant des noises pour noisettes. On veoit assez, que vous estes entieres De n’avoir prins à cueur telles matieres. Aussi n’est il blason, tant soit infâme, Qui sceust changer le bruyt d’honneste femme : Et n’est blason tant soit plein de louange, Qui le renom de folle femme change. On a beau dire, une Colombe est noire, Ung Corbeau blanc : pour l’avoir dit, fault croire Que la Colombe en rien ne noircira, Et le Corbeau de rien ne blanchira. Certainement les vertus, qui s’espendent Dessus voz cueurs, si fort vostre me rendent, Que pour l’amour de vous n’eusse jamais Contre elles faict ceste presente : mais Tant m’on pressé d’escrire, et me contraignent, Qu’il semble au vray, que plaisir elles preignent En mes propos : et ont bien ce credit, Que si je n’ay assez à leurs gré dict, Je leur feray ung Livre de leurs gestes Intitulé, Les six vieilles Digestes : Et si n’auray de matiere deffault : J’en ay encor plus, qu’il ne leur en fault. Mais pour cest heure elles prendront en gré, Car au propos, où elles m’ont encré, Veulx mettre fin, et avant que l’y mettre, Vostre Clement vous prie en ceste Lettre, Dames d’honneur, que ces femmes notées Soient desormais d’autour de vous ostées, Ne plus ne moins qu’on oste maulvaise herbe D’avec l’Espy, dont on faict bonne Gerbe : Vous advisant, que trop plus sont nuysantes A voz honneurs, que les Rymes cuysantes Des sotz Adieux : et toutefois, affin Que mon escriptz ne les fasche à la fin, Je leur voys dire ung Adieu sans rancune. A Dieu les six, qui n’en valez pas une : A Dieu les six, qui en valez bien cent. Qui ne vous veoit, de bien loing on vous sent.
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