Poème
Caïn et Abel
par Eugène MANUEL
À Mademoiselle Geneviève Sardou Au sommet du coteau de Marly, l’autre été, Dans un fin paysage inondé de clarté, Le long des gazons verts du grand parc, côte à côte, Tous deux nous cheminions devisant, moi, votre hôte, Et vous, maître inspiré du théâtre, dompteur De la foule, toujours très doux au visiteur. Et vous me racontiez les histoires passées, Rire ou larmes, discrets romans, âmes blessées, Senteur do musc unie aux parfums printaniers, Drames éclos ou morts sous ces hauts marronniers Dont Figaro jadis eût peuplé les quinconces, Ou sur ces bancs moussus, envahis par les ronces. Puis, vous évoquiez l’Art et ses obscures lois ; L’enchanteur animait, du geste et de la voix, Toutes les passions, vivantes sur la scène; Faisait chanter l’amour, faisait rugir la haine : Et moi, vieil écolier, je m’instruisais encor, Au point d’en oublier le magique décor! Tout à coup, devant nous, au tournant d’une allée, Une enfant apparut, qui pleurait désolée, Ainsi qu’un petit ange exclu d’un paradis. Elle approchait de nous qui restions interdits, Marchant d’un pas rapide et la tête baissée; Et les sanglots gonflaient sa poitrine oppressée. Ah! chagrin des enfants, qu’on ne supporte pas! Vers la fillette en pleurs nous hâtâmes le pas, Tandis qu’elle accourait vers les bras de son père Prompt à lui demander ce qui la désespère. Avait-elle sept ans? Je ne sais. Mais ses cris Nous laissaient, à la fois, inquiets et surpris, Tant sa douleur semblait convaincue et fondée ! « Es-tu tombée? As-tu du mal? T’a-t-on grondée?... Que fais-tu seule ici?... Qui donc te surveillait?... J’ai cru que ta maîtresse avec toi travaillait. Qu’as-tu, mon cher amour ? Réponds-moi, réponds vite ! » Et, penché tendrement, vous serriez la petite, Baisant sa pâle joue et ses longs cils soyeux. — « Abel est mort!... Caïn l’a tué !... » De ses yeux Les pleurs coulaient plus fort, comme si le vieux crime, Et le premier coupable, et la pure victime, Dans quelque cauchemar lointain s’étaient fait voir. Vous me dites alors : « Elle aura pris, ce soir, Sa première leçon d’histoire, ou la seconde; Nous n’en sommes encor qu’aux jours naissants du monde, Et la chère petite a compris vaguement !... » Ah ! pauvre enfant! Déjà des pleurs! Ton cœur aimant, Au premier sang versé, se révolte et réclame! Cette mort te fait peur et trouble ta jeune âme! Mais que diras-tu donc quand tu verras, plus tard, Cette race d’Adam, criminelle au départ, Et l’histoire de sang tachée à chaque page, Et Caïn sur Abel se ruant d’âge en âge : Meurtres sur les chemins, meurtres dans les cités, Meurtres jusqu’aux foyers d’horreur épouvantés ; Echafauds et gibets que le bourreau prépare; Evangiles d’amour dont la haine s’empare; Rouges pétillements des bûchers allumés ; Troupeaux d’hommes partout au massacre animés; Assauts laissant aux murs leurs béantes entailles; Sombre férocité des antiques batailles, Où le sang venait battre au poitrail des chevaux ; Abominations de nos combats nouveaux, Dont les engins maudits, qu’un moissonneur promène, Fauchent, en longs sillons, une récolte humaine ; Fratricides partout, sous les noms les plus beaux Qui sonnent la fanfare au-dessus des tombeaux! Et tous deux nous songions à ces choses étranges. Voilà donc ce qu’il faut apprendre à nos doux anges! Le sourire à la lèvre et l’innocence au front, Voilà ce qu’ils liront, voilà ce qu’ils sauront! On voudrait épargner ces êtres que l’on aime, Leur laisser ignorer l’insoluble problème. Le grand parc est si gai, si fleuri le gazon! Un Couchant si tranquille empourpre l’horizon ! Le soir paraît si bien nous bercer! La Nature Semble si maternelle à toute créature! Ces enfants, on voudrait, prolongeant leurs ébats, Leur dire : « Allez! jouez! — Et ne grandissez pas ! L’homme est bon, l’homme est juste, et la terre est heureuse ! S’il faut lutter parfois, la lutte est généreuse; Les nobles intérêts sont les seuls débattus, Et toutes passions s’achèvent en vertus ! » Mais non : la vieille histoire est là, qu’on étudie! Pauvre petit public, à notre tragédie Ton précoce savoir s’est mal habitué : Hélas ! Abel est mort, — et Caïn l’a tué !
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