Poème
Fleurs d’orange
par Eugène MANUEL
À mon ami François Coppée Près des vitres d’une fleuriste, Une femme, immobile et triste, Se tient debout sur le trottoir : Masque pâle, allure équivoque, Toute la créature évoque Les impurs fantômes du soir. Mais elle n’est point à son rôle : Le passant que sa jupe frôle Lui trouve le front soucieux; Elle est là, farouche, isolée, Et la vue aux glaces collée, Avec un rêve dans les yeux. On dirait qu’elle a pris racine Devant l’objet qui la fascine Et la force à s’humilier ! La foule passe : elle demeure; Elle oublie et le froid et l’heure : Elle voudrait tout oublier! Mais ce ne sont pas ces merveilles, Ces bouquets à braver les veilles, Ces fleurs peintes qu’on croit cueillir. Ni le feuillage, ni la gerbe, Ni la perle sur un brin d’herbe, Qui, tout bas, la font tressaillir! Elle regarde, elle se penche : Sur un coussin de moire blanche, Qu’un globe de cristal défend, Fleurit la couronne sans tache, Et le bouquet blanc qu’on attache Au sein virginal d’une enfant! Et la pauvre tille est jalouse; Elle se mesure à l’épouse : Et c’est le cœur épouvanté Qu’elle couve, d’un œil étrange, La couronne de fleurs d’orange, L’auréole de pureté !
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