Poème
Cauchemar d’hiver
par Eugène MANUEL
À mon ami Armand du Mesnil I Ami, qui comparez les âmes, Connaissez-vous rien de plus beau Que ces graves et saintes femmes, Qui s’acheminent au tombeau ; Qui, prenant l’esprit de leur âge, Et limitant leur horizon, Réduisent leur dernier ouvrage Aux seuls devoirs de la maison? Les rides les ont épargnées ; Un charme intime a survécu; Et sur ces faces résignées On lit que l’âme a tout vaincu. A leurs fronts, où le calme siège, Les cheveux blancs, de deuil voilés, Ont le pur éclat de la neige Sur les grands monts immaculés; Leurs regards mi-clos semblent dire Qu’elles acceptent l’abandon, Et leurs lèvres ont un sourire Fait d’indulgence et de pardon ; Le silence et la solitude Leur plaisent, comme à tout penseur ; Vieillir leur paraît une étude Qui promet aussi sa douceur : Car tout s’apaise et s’atténue Dans ces cœurs lentement fermés, A qui suffit, pour bienvenue, D’aimer encore et d’être aimés. Même à l’heure où de leurs retraites Le monde les détourne un soir, Elles glissent, ombres discrètes, Et dans les angles vont s’asseoir; Ces enfants au rire sonore, Ne faut-il pas les voir heureux? Pour eux ce sacrifice encore ; Cette insomnie, elle est pour eux. Et l’essaim, lancé dans l’espace, Qui tourbillonne à leur côté, Autour d’elles passe et repasse, Sans troubler leur sérénité. Mais j’en sais d’autres, acharnées Devant le festin desservi, Spectres sans nom, larves damnées, Mordant leur rêve inassouvi. La lièvre du plaisir profane, La coquetterie aux abois, Leur fait, à l’âge où tout se fane, Evoquer les nuits d’autrefois. Pour ces lustres et ces trophées Leur cœur flétri palpite et bat; Et l’on dirait d’horribles fées Guettant le signal du sabbat ! Est-ce une femme, est-ce une mère, Cette folle au sang desséché Qui veut thermidor en frimaire, Et se réchauffe à son péché? Ne me parlez pas de ces vieilles, Blafardes sous le vermillon, Qui, dans un bal, mènent leurs veilles Jusqu’au déclin du cotillon! Elles s’installent les premières, Le front ridé, les cheveux gris, Sous la crudité des lumières Profilant leurs traits amaigris ; La gorge est à peine voilée : Elles ont versé galamment Sur leur épaule constellée, A plein écrin, le diamant; De leurs corsages écarlates, Où chaque côte creuse un pli, Montent d’étranges omoplates De vieil ivoire dépoli ; Et les fleurs, qui sont de la fête, Parmi la gaze et le satin, S’épanouissent sur leur tête, Comme un ironique jardin ! Elles n’ont pas même l’excuse, Pour qui voudrait leur pardonner, D’un petit-fils que l’on amuse, D’une vierge à chaperonner : Non ! C’est le souvenir vivace De leur passé qui danse encor ; Il leur faut, à la même place, Cette cohue et ce décor; Il leur faut le sourire fade, Les yeux brillants et les bras nus ; Et les salons en enfilade, Et l’orchestre aux rythmes connus ; Et les toilettes dénigrées, Dont on lorgne chaque détail, Avec les mêmes simagrées, Sous le jeu du même éventail ; Il leur faut l’assiette et le verre Devant les buffets assortis, Où minuit les voit satisfaire D’invraisemblables appétits! On devrait dire à ces fantômes : « Rentrez dans l’ombre, cachez-vous ! On vous attend aux noirs royaumes Où sont vos fils et vos époux! Que faites-vous, à pareille heure, Dans cette fournaise et ce bruit? La couche vous serait meilleure, Et le silence de la nuit ! » Je voudrais qu’un valseur féroce, Un fantastique cavalier, Qu’une folle gaîté de noce Ferait gaillard et familier, Saisît chacune de ces vieilles D’un bras vigoureux et vainqueur, Fît ricaner à ses oreilles Le propos lascif et moqueur; Devant la foule, autour pressée, Qui l’acclame et le suit des yeux, Poursuivant sa valse insensée Dans le cercle plus spacieux, A travers la salle éclatante, Toujours plus triomphalement, L’emportât, pâle et haletante, Dans un infernal tournoiement; Et, sous les accords plus rapides, S’enlaçant aux deux bras raidis, L’épuisât dans des bonds stupides, Fatiguât ses flancs alourdis : Puis, riant à sa voix plaintive, Et sans pitié pour ses cris sourds, La jetât, plus morte que vive, Sur la banquette de velours!
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