Poème
Dernière station
par Eugène MANUEL
Carnet de voyage. Que les départs sont prompts ! Que les retours sont lents ! Comme un char fatigué sur des routes peu sûres, La machine en travail a des airs somnolents : Pour la même distance, elle a d’autres mesures ! Moi-même, je disais à ce train sans pitié : « Va moins vite! » Aujourd’hui, je lui crie avec rage : « Hâte-toi ! » Je voudrais le mettre de moitié Dans mon impatience, et presser son ouvrage! Et là-bas, sur le quai témoin de nos adieux, Tous mes aimés, groupés dans une même attente, Guettant bruits et signaux de l’oreille et des yeux, Appellent du sifflet la fanfare éclatante. Ah! revenir! Entendre enfin ces bonnes voix, Dont chaque note parle une langue connue! Retrouver, — sans que nul y manque cette fois, Ces regards où la vie entière est contenue! S’étonner qu’on ait pu si longtemps supporter L’ombre que dans le cœur fait la tendresse absente; Que, sans terreur secrète, on ose se quitter, Et que la volonté, même un jour, y consente ! Ah! sauter du wagon, s’échapper du bateau! Adorer le logis, si petit qu’il paraisse! Déboucler la valise et le portemanteau! Même aux meubles muets demander leur caresse ! Aux étés loin de toi préférer les hivers ; Les verdures de laine, aux vastes paysages ! Et, dans le vieux fauteuil, près des livres ouverts, Goûter le grand repos qui suit les longs voyages ! Comme il faut peu de place au bonheur! On est loin, On a gravi des monts, on a foulé des grèves; Puis, on n’a qu’un désir : revoir le petit coin Où l’on a mis à part le meilleur de ses rêves! « Paris! » — Les lourds wagons se vident à la fois; Comme un essaim qui sort d’alvéoles en ligne, Chacun cherche les siens des yeux, et leur fait signe. A quoi bon regarder? Je vous sens, — je vous vois !
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