Poème
Devant une statue
par Eugène MANUEL
À J I Carnet de voyage, 1879. Mâcon ! C’est assez laid. Je vais à l’aventure, Quêtant, de rue en rue, un coin d’architecture, A l’heure où la servante entrouvre le volet, Où la dévote va dire son chapelet, Et dans l’église, encor déserte et qu’on balaie, Panser devant Dieu seul quelque secrète plaie. Sur le livre de messe, où le front est penché, Je devine, en passant, un fin profil caché. Robe et voile sont noirs : c’est à peine si j’ose Voir deux yeux où les pleurs ont mis leur cercle rose. La douleur du matin est triste à contempler, Et ces larmes font mal, si promptes à couler ! Je sors sur une place : au centre, une fontaine. C’est un marché. Je vois des jupes de futaine, De grands fichus croisés en cœur; je reconnais Le coquet chapeau noir de l’ancien Mâçonnais : On dirait un petit parasol de dentelle. Chaque femme a des fruits étalés devant elle, Sur un large plateau d’osier, au ras du sol. Le visage me gâte un peu le parasol! J’ai suivi quelque temps la rive de la Saône. Des chalands remorqués sillonnaient le flot jaune, Sous un ciel pluvieux et lourd. Les bateliers Se saluaient entre eux de leurs cris familiers. Des femmes, cheminant vers leur tâche banale, Glissaient dans le brouillard de l’heure matinale, Une rare charrette ébranlait le pavé. Soudain, levant des yeux distraits, je me trouvai Au pied d’une statue en bronze, noble et fière, Qui dominait le Cours, les maisons, la rivière, Comme un veilleur debout près d’un peuple endormi. C’était toi, Lamartine, et le hasard, ami Des poètes, avait pour ce pèlerinage Conduit fidèlement mes pas vers ton image. Sur le grand quai désert, où rien ne me troublait, J’écoutai longuement ce bronze qui parlait; Humble, je t’adorai sur ton socle de pierre ; Par toi tout devenait harmonie et lumière ; Et, sous la fine pluie et le matin voilé, Avec toi dans l’azur je m’étais envolé. C’était toi, — non point tel que je te vis paraître, Le jour où tu reçus mon hommage, ô doux maître, Dans ce logis étroit, dans ce salon fané Où tu cachais à tous ton front découronné ; Pauvre, et peignant encor de couleurs pindariques Le tableau décevant de tes gains chimériques, Grand vieillard absorbé dans tes rêves d’enfant ; — Mais jeune, glorieux, acclamé, triomphant, Avec ton geste auguste et ta mâle attitude, Avant l’indifférence, avant l’ingratitude, Avant les visions du lutteur aux abois, Avant l’oubli, — l’oubli qui fait mourir deux fois ! Ah ! ce temps est injuste aux gloires disparues ! Ivre de nouveautés, fier des jeunes recrues, Il détourne les yeux d’un passé qui s’enfuit, Et sur ses derniers morts laisse tomber la nuit! Avant que l’avenir prononce la sentence, On dirait qu’autour d’eux il se fait un silence, Et qu’il faut cette épreuve à leur nom contesté, Pour mériter la vie et l’immortalité ! Et pourtant, quel éclat tu jetas sur notre âge! Bien ingrats, ces enfants qui te versent l’outrage ! Ils ne savent donc plus qu’après des temps troublés, Un jour, t’insinuant aux foyers consolés, Ainsi qu’un chant divin ta voix se fit entendre ? Jamais plus doux accent ni caresse plus tendre Ne sortit d’une lyre et ne toucha les cœurs ! Mais tes vers éthérés ne vont pas aux moqueurs ; Ils sont une ironie au drapeau qu’on arbore ; Il faut, pour les sentir, croire, prier encore, Aimer, rêver! Il faut, pour en être enchanté, Pour en goûter le charme et la sérénité, Entrer dans cet esprit, que d’en bas je contemple, Comme on entre, le front découvert, dans un temple, Et braver, comme nous, les railleurs de salon, Pour lire avec des pleurs le Lac et le Vallon ! Dans le doute et le deuil, dans l’amour, dans la fièvre, Quel flot de poésie a coulé de ta lèvre! Tel un suc savoureux jaillit du fruit pressé; Telle saigne la gomme au flanc du pin blessé; Tel le glacier d’argent voit s’épancher la source! Et, lorsque l’ouragan t’emporta dans sa course, Quand ton front se plaisait dans la foudre et l’éclair, A deux pas du limon quel cours limpide et clair! Quand l’orage y passait, ta harpe éolienne Gardait, rendait encor l’âme virgilienne ! Comme si, par ta voix, Orphée eût revécu, Le lion rugissant, le peuple, était vaincu! J’ai lu qu’en un Palais, où le bon goût s’obstine, On a mis ton éloge au concours, Lamartine, Afin de rajeunir, dans nos jours inconstants, Un de ces beaux noms, chers à ceux d’un autre temps. On fait bien : ce pays manque un peu de mémoire ! Nous avons trop souvent donné, repris la gloire. Poètes, au travail! à l’œuvre, jeunes gens! Prenez garde surtout : c’est peu d’être indulgents ; Notre âge a-t-il le droit de se montrer sévère? Nos dieux ont fatigué les chemins du Calvaire ! Que celui qu’on délaisse ait son culte aujourd’hui. Et qu’enfin le respect remonte jusqu’à lui! Effacez, oubliez, pour les chants angéliques, La lente défaillance et les jours faméliques! Trouvez même une excuse aux fautes d’un grand cœur ! Sachez à sa faiblesse opposer sa vigueur! Quand l’arbre dénudé sert de cible à vos flèches, Songez à ses fruits d’or, non à ses feuilles sèches ! Replacez l’auréole autour du front vieilli ; Vénérez ce regard d’où la flamme a jailli, Montrez la main tendue à toute créature, Et semant sans compter, comme fait la Nature! Avide de soleil, d’amour et de beauté, Il sut purifier la popularité; Jaloux des grands devoirs plus que des chants durables, Il connut le péril des luttes mémorables, Et rêva tour à tour, — sublime ambition ! — Poète, l’idéal, — citoyen, l’action ! Ainsi je méditais, tout plein de cet éloge : Mais la pluie, et le vent, et l’heure à chaque horloge M’ont fait fuir. Dans la gare où je suis abrité, J’ai repris mon discours, et pour toi l’ai noté.
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