Poème
Elegie III
par Clément MAROT
La Suite de l'Adolescence clémentine
Puis que le jour de mon despart arrive, C’est bien raison que ma main vous escrive, Ce que ne puis vous dire sans tristesse : C’est assavoir, or à Dieu ma Maistresse, Doncques à Dieu ma Maistresse honnorée Jusque au retour, dont trop la demourée Me tardera : toutefois ce pendant Il vous plaira garder ung cueur ardant, Que je vous laisse au partir pour hostage, Ne demandant pour luy aultre advantage, Fors que vueillez contre ceulx le deffendre, Qui par desir vouldront sa place prendre. S’il a mal faict, qu’il en soit hors jecté : S’il et loyal, qu’il y soit bien traicté : Que pleust à Dieu, qu’en ce cueur puissiez lire, Vous y pourriez mille choses eslire. Vous y verriez vostre face au vif paincte, Vous y verriez ma loyaulté empraincte, Vous y verriez vostre nom engravé, Avec le deuil qui me tient aggravé Pour ce despart : et en voiant ma peine Certes je croy (et ma foy n’est point vaine Qu’en souffririez pour le moins la moytié) Par le moien de la nostre amytié, Qui veult aussi que la moitié se sente Du dueil, qu’aurez d’estre de moy absente. N’aiez donc peur, deffiance, ne doubte Qu’aultre jamais hors de mon cueur vous boute. Je suis à vous : et depuis ma naissance Du feu d’Amour n’ay eu tel congnoissance : Car aussi tost que la Fortune bonne Eut à mes yeux monstré vostre personne, Nouveaulx soucys, et nouvelles pensées En mon esprit je trouvay amassées. Tant que (pour vray) mon franc, et plein desir, Qui en cent lieux alloit pour son plaisir, En ung seul lieu s’arresta tout à l’heure, Et y sera jusques à ce qu’il meure. Oublirez vous donc apres ce despart Ce qui est vostre ? helas, quant à ma part, Des que mon œil de loing vous a perdue, Il me vient dire, ô Personne esperdue, Qu’est devenue ceste claire lumiere, Qui me donnoit liesse coustumiere ? Incontinent d’une voix basse, et sombre Je luy responds, Œil, si tu es en l’ombre, Ne t’esbahis : le Soleil est caché, Et pour toy est à plein Midy couché : C’est asçavoir, ceste face tant claire, Qui te souloit si contenter, et plaire Est loing de toy. Ainsi M’amye, et Dame, Mon Œil, et moy sans nul reconfort d’âme Nous complaignons, quand vient à vostre absence, En regrettant vostre belle presence. Et puis j’ay peur (quand de vous je suis loing) Que ce pendant Amour ne prenne soing De desbander ses deux aveuglez yeux, Pour contempler les vostres gracieux, Si qu’en voyant chose tant singuliere, Ne prenne en vous amytié familiere, Et qu’il ne m’oste à l’aise, et en ung jour, Ce que j’ay eu en peine, et long sejour. Certainement si bien ferme vous n’estes, Amour vaincra voz responses honnestes. Amour est fin, et sa parole farde, Pour mieulx tromper ; donnez vous en doncq garde, Car en sa bouche il n’y a rien que Miel, Mais en son cueur il n’a rien que Fiel. Si vous promect, et s’il vous faict le doulx, Respondez luy, Amour, retirez vous : J’en ay choysi ung, qui en mainte sorte Merite bien, que dehors moy ne sorte. Quant est de moy, vienne Helaine, ou Venus, Viennent vers moy m’offrir leurs corps tous nudz, Je leur diray, retirez vous Deesses, En meilleur lieu j’ay trouvé mes lyesses. Ainsi tous deux tant comme nous vivrons De Fermeté le grand Guydon suivrons, Lequel (pour vray) Fermeté a faict paindre De Noir obscur, qui ne se peult destaindre, Signifiant à tous ceulx, qui conçoivent Amour en eulx, qu’estaindre ne la doibvent. Cestuy Guydon, et triumphante Enseigne Nous debvons suyvre. Amour le nous enseigne. Et s’il advient qu’Envieux, et Envie, Reçoivent dueil de nostre heureuse vie, Que nous en chault ? en douleur ilz mourront, Et noz plaisirs tousjours nous demourront.
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