Poème
Elegie XIX
par Clément MAROT
La Suite de l'Adolescence clémentine
Tant est mon cueur au vostre uny, et joinct, Qu’impossible est, que l’ennuy, qui vous poinct, Ne sente au vif : mais si vostre constance Venoit à faire à l’ennuy resistance, Lors sortiriez de desolation, Et j’entreroys en consolation, En vous voiant n’estre plus desolée. Si n’ay je empris vous rendre consolée En cest escript, pour seulement oster Le mal, que j’ay de vous veoir mal porter. Plus tost vouldrois, certes, qu’il feust permis, Que vostre dueil avec le mien feust mis, Aimant plus cher avoir double destresse, Que d’en veoir une en ma Dame, et Maistresse : Mais le moien plus souverain seroit, Quand par vertu tel ennuy cesseroit. La vertu propre en cestuy cas, c’est force, Qui dueil abat, et les tourmens efforce. Je ne dy point force de corps, et bras : S’ainsi estoit, les Taureaux gros, et gras, Lyons puissans, Elephans monstrueux. Seroient beaucoup (plus que nous) vertueux : Ce que j’entends, c’est force de courage Pour soubstenir de infortune l’Orage, Et resister à survenans malheurs. N’est elle point parmy voz grands valeurs Ceste vertu ? Si est abondamment : Vueillez la donc monstrer evidemment En cest ennuy. Les estoilles celestes Jamais ne sont que de nuyct manifestes : Aussi confiance en nous ne peult bien luire, Qu’au temps obscur, que douleur nous vient nuire. Aux grands assaulz acquiert on les Honneurs, Et tant plus sont aigres les Blasonneurs, Plus le Constant a de loz meritoire. Si ne fault point sur eulx chercher victoire : Ilz se vaincront, tant sont ilz malheureux, Faisant tumber tous les blasmes sur eulx. Mais qui est cil, ne celle en cestuy Monde, En qui douleur par faulx rapport n’abonde ? Avant que nul jamais soit icy né, A ceste peine il est predestiné : Et tant plus est la personne excellente, Plus est subjecte à l’aigreur violente De telz assaultz. Vous doncques accomplie De dons exquis, dictes, je vous supplie, Cuidez vous bien fuyr les violences Des mesdisans avec voz excellences ? Si vous voulez, qu’on n’ayt sur vous envie, Ne soyez plus de vertueuse vie : Ostez du corps ceste exquise beaulté, Ostez du cueur ceste grand loyaulté : Ne soyez plus sur toutes estimée, Ne des loyaulx Serviteurs bien aymée : Ayez autant de choses vicieuses, Que vous avez de vertus precieuses : Lors se tairont. Ha chere, et seule Amye Voulez estre envers Dieu endormie, De recevoir tant de grâces de luy, Et ne vouloir porter ung seul ennuy ? Ennuy (pour vray) n’est pas la pire chose, Qui soit au cueurs des personnes enclose : Petit ennuy, ung grand ennuy appaise. Brief, sans ennuy, trop fade seroit l’aise : Et tout ainsi que les fades viandes Avec aigreur on trouve plus friandes, Ainsi plaisir trop doulx, et vigoreux Meslé d’ennuy, semble plus savoureux. Et d’aultre part, Raison vous faict sçavoir, Que impossible est de non tristesse avoir, Veu que tous ceulx qui le plus fort s’apuyent Sur leurs plaisirs, de leurs plaisirs s’ennuyent, Et deviendroit fascheuse leur liesse, Si quelcquefois n’entrevenoit tristesse : Laquelle en fin se perd avec le temps, Dont en apres sont plus gays, et contens. Or si ce dueil n’abbatez par vertu, Si sera il par le temps abbatu : Mais la vertu de vous croire me faict Que jà le temps n’aura l’honneur du faict. Le temps est bon pour les douleurs deffaire De ceulx, qui n’ont confiance pour ce faire : Mais vous Amye avez en corps de Dame Ung cueur viril pour vous oster de l’âme Vostre douleur mieulx qu’autre creature, Ne que le temps, ne que mon escripture.
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