Poème
Elegie XV
par Clément MAROT
La Suite de l'Adolescence clémentine
Ton gentil cueur si haultement assis, Ton sens discret à merveille rassis, Ton noble port, on maintien asseuré, Ton chant si doulx, ton parler mesuré, Ton propre habit, qui tant bien se conforme Au naturel de ta tresbelle forme : Brief, tous les dons, et grâces, et vertus, Dont tes espritz sont ornez, et vestus, Ne m’ont induict à t’offrir le service De mon las cueur plein d’amour sans malice. Ce fut (pour vray) le doulx traict de tes yeux, Et de ta bouche aulcuns motz gracieux, Qui de bien loing me vindrent faire entendre Secretement, qu’à m’aymer vouloys tendre. Lors tout ravy (pource que je pensay Que tu m’aymois) à t’aymer commencay : Et pour certain aymer je n’eusse sceu, Si de l’amour ne me feusse apperceu, Car tout ainsi que flamme engendre flamme, Fault que m’amour par aultre amour s’enflamme. Et qui diroit que tu as faict la faincte Pour me donner d’amour aulcune estraincte, Je dy que non, croyant que mocquerie En si bon lieu ne peult estre cherie. Ton cueur est droict, quoy qu’il soit rigoreux, Et du mien (las) seroit tout amoureux, Si ce n’estoit fascheuse deffiance, Qui à grand tort me pourchasse oubliance. Tu crains (pour vray) que mon affection Soit composée avecques fiction. Esprouve moy. Quand m’auras esprouvé, J’ay bon espoir, qu’aultre seray trouvé. Commande moy jusques à mon cueur fendre, Mais de t’aymer ne me vien point deffendre. Plustost sera Montaigne sans Vallée, Plustost la Mer on voirra dessalée, Et plustost Seine encontremont ira, Que mon amour de toy se partira. Ha Cueur ingrat, Amour, qui vainq les Princes, T’a dict cent foys, que pour Amy me prinses. Mais quand il vient à cela t’inspirer, Tu prens alors peine à t’en retirer. Ainsi Amour par toy est combatu, Mais garde bien d’irriter sa vertu : Et si m’en croys, fay ce qu’il te commande : Car si sur toy de cholere il desbande, Il te fera par adventure aymer Quelcque homme, sot, desloyal, et amer, Qui te fera mauldire la journée De ce qu’à moy n’auras t’amour donnée. Pour fuyr donc tous ces futurs ennuys, Ne me fuy point. A quel raison me fuys ? Certes tu es d’estre aymée bien digne, Mais d’estre aymé je ne suis pas indigne. J’ay en tresor jeunes ans, et santé, Loyalle amour, et franche voulenté, Obeissance, et d’aultres bonnes choses, Qui ne sont pas en tous hommes encloses, Pour te servir, quand il te plaira prendre Le cueur, qui veult si hault cas entreprendre. Et quand le bruit courroit de l’entreprise, Cuideroys tu en estre en rien reprise ? Certes plustost tu en auroys louange, Et diroit l’on, puis que cestuy se renge A ceste Dame, elle a beaucoup de grâces : Car long temps a, qu’il suyt en toutes places Le train d’Amour : celle qui l’a donc pris, Fault qu’elle soit de grand estime ; et pris. Ilz diront vray. Que ne faisons nous doncques De deux cueurs ung ? Brief, nous ne fismes oncq Œuvre si bon. Noz constellations, Aussi l’accord de noz conditions Le veult et dit : Chascun de nous ensemble, En mainte chose (en effect) se resemble. Tous deux aymons gens pleins d’honnesteté, Tous deux aymons honneur, et netteté, Tous deux aymons à d’aulcun ne mesdire, Tous deux aymons ung meilleur propos dire, Tous deux aymons à nous trouver en lieux, Où ne sont point gens melancolieux, Tous deux aymons la musique chanter, Tous deux aymons les livres frequenter : Que diray plus ? Ce mot là dire j’ose, Et le diray, que presque en toute chose Nous ressemblons, fors, que j’ay plus d’esmoy, Et que tu as le cueur plus dur que moy : Plus dur (helas) plaise toy l’amollir Sans ton premier bon propos abolir, Et en voulant en toymesmes penser Qu’Amour se doibt d’amour recompenser. Las vueilles moy nommer doresnavant Non pas Amy, mais treshumble Servant, Et me permetz, allegeant ma destresse, Que je te nomme (entre nous) ma Maistresse. S’il ne te plaist, ne laisseray pourtant A bien aymer : et ma douleur portant Je demourray ferme, et plein de bon zelle, Et toy par trop ingrate Damoyselle.
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