Poème
Elegie XVII
par Clément MAROT
La Suite de l'Adolescence clémentine
Tous les Humains, qui estes sur la Terre, D’aupres de moy retirez vous grand erre : Ne oyez le dueil, que mon las cueur reçoit, Je ne veulx pas que de âme entendu soit, Fors seulement de ma seule Maistresse, A qui pourtant ma plaincte ne s’adresse : Car quand pour elle en langueur je mourroys, D’elle (pour vray) plaindre ne me pourrois. D’elle, et d’Amour ne me plainds nullement, Mais Amour doibt mercier doublement : Et doublement à luy je suis tenu, Quand double bien par luy m’est advenu, De me submettre en lieu tant estimé, Et d’avoir faict, que là je suis aymé. Pourquoy d’ennuy suis je doncques tant plein ? A trop grand tort (ce semble) me complain, Veu que plaisir plus grand on ne peult dire, Que d’estre aymé de celle, qu’on desire. A dire vray, ce m’est grande liesse, Mais à mon cueur trop plus grand ennuy est ce De ce, que n’ose user de privaulté Vers une telle excellente beaulté. Amour veult bien me donner ce credit : Mais pour certain Danger y contredit, Nous menassant de nous faire reproche, Si l’ung de nous trop pres de l’aultre approche. O Dieu puissant, quelle grande merveille : Est il douleur à la mienne pareille ? A ma grand soif la belle eaue se presente, Et si convient que d’en boyre m’exempte. Brief, on me veult le plus grand bien du Monde, Et tout ce bien plus à mal me redonde Que si ma dame estoit vers moy rebelle, Veu que sembant n’ose faire à la Belle, De qui l’amour (par sa grâce) est à moy : Ainsi je semble en peine, et en esmoy A cil, qui a tout l’or, qu’on peult comprendre, Et n’oseroit ung seul denier en prendre. Ce neantmoins, puis que s’amour me baille, Je serviray, quelcque ennuy qui m’assaille : Et ayme mieulx en s’amour avoir peine, Que sans s’amour avoir liesse pleine. Helas de nuyct elle est mieulx que gardée, Et sur le jour de cent yeux regardée, Plus que jadis n’estoit Io d’Argus, Qui eut au Chef cent yeux clers, et agus : Si ne fault pas s’esbahyr grandement, Si on la garde ainsi soigneusement : Car voulentiers la chose pretieuse Est mise à part en garde soucieuse. Or est ma Dame une perle de pris Inestimable à tous Humains espritz Pour sa valeur. Que diray d’advantage ? C’est le tresor d’ung riche parentage : Que pleust à Dieu, que la fortune advint, Quand je vouldrois, que Bergere devint. S’ainsi estoit, pour l’aller veoir seulette, Souvent feroys de ma Lance Houlette, Et conduyrois, en lieu de grands Armées, Brebis aux Champs costoyez de ramées. Lors la verroys seant sur la Verdure, Et luy diroys la peine que j’endure Pour mon amour, et elle orroyt ma plaincte Tout à loisyr, sans de nul avoir craincte : Car loing seroient ceulx, qui de nuyct la gardent, Et les cent yeux, qui de jour la regardent, Ne la verroient. Le faulx traistre Danger Vers elle aux Champs ne se viendroit renger. Tousjours se tient en ces maisons Royalles, Pour faire guerre aux personnes loyalles. Ainsi estant en liberté champestre La requerroys d’ung baiser. Et peult estre Me donneroit, pour du tout m’appaiser, Quelcque aultre don par dessus ung baiser : Si me vauldroit l’estat de Bergerie, Plus que ma grande, et noble Seigneurie. O vous Amans, qui aymez en lieu bas, Vous avez bien en Amours voz esbas. Si n’ay je pas envie à vostre bien : Mais en Amours avoir je vouldroys bien La liberté à la vostre semblable. Qu’en dictes vous ma Maistresse honnorable ? Ces miens soubhaictz vous desplaisent ilz point ? Je vous supply ne les prendre qu’à point, Recongnoissant, que l’amour que vous porte, Faict que mon cueur en desirs se transporte. Et pour fermer ma complaincte accomplie, Treshumblement vostre grâce supplie, Perseverer en l’amour commencée, Et ne l’oster de si noble pensée. Quant est à moy, seule vous serviray Tout mon vivant, et pour vous souffriray Jusques au jour que Fortune vouldra, Que par mercy ma grand peine fauldra.
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