Poème
Elegie XX
par Clément MAROT
La Suite de l'Adolescence clémentine
En est il une en ceste Terre basse, Qui en tourment de tristesse me passe, Ou qui en soit autant comme moy pleine ? Faire se peult : mais je croy, qu’à grand peine Se trouvera femme en lieu, saison, Qui de se plaindre ayt si grande raison. Dessoubz la grande lumiere du Soleil Ne trouve point le Phenix son pareil : Et aussi peu je trouve ma pareille En juste dueil, qui la mort m’appareille. Le Phenix suis des Dames langoreuses A trop grand tort, voyre des malheureuses : Et cil, qui m’a tous ces maulx avancez Est le Phenix des hommes insensez. Las je me plains, non point comme Dido Frappée au cueur du dard de Cupido : Jà ne m’orriez alleguer en mes plainctes Le mien Amant, comme Sapho, et maintes : Mais mon Mary, dont plus mon cueur se deult : Car les Amans abandonner on peult, Et les Marys c’est force qu’ilz demeurent (Bons, ou maulvais) jusques à ce qu’ilz meurent. Non que par moy luy soit mort desirée, Plustost vouldroys sa pensée inspirée A me traicter ainsi qu’il est licite, Ou comme il doibt, ou comme je merite : Veu que mon cueur l’ayme, l’honnore, et sert, Comme il convient, et non comme il dessert. Pas ne dessert avoir à sa commande Ceste en bon point, et ceste beaulté grande, Que m’a donné Nature à plein desir : Pas ne merite au chaste Lict gesir De celle là, qui tant luy est feable. Il ne fault pas qu’un œil tant agreable Luy soit riant, ne que bouche tant belle En le baisant, Mary, ne Amy l’appelle : Et neantmoins, suivant Dieu, et sa loy, De mont franc vueil tous ces pointz a de moy. Mais cest ingrat tout mal pour bien me baille. Il a de moy le bon Grain pour la Paille : Humble doulceur pour fiere cruaulté, Loyalle foy pour grand desloyaulté, Et pour chagrin toute amoureuse approche, Sans amollir son cueur plus dur que Roche. Le fier Lyon dessus le Chien ne mect Patte, ne dent, quand à luy se soubzmect Les forts Rommains quand ilz s’humilierent Soubz Athilla, son cueur felon plierent. Le noir Pluton à fleschir mal aisé Fut (par doulceur) d’Orpheus appaisé. Tout s’amollist par doulceur tresbenigne : Et toutesfois la doulceur feminine, (Qui les doulceurs de ce Monde surpasse) Devant les yeux de mon dur Mary passe Sans l’esmouvoir : et tant plus me submetz, Tant plus me sert d’estranges, et durs metz. Par ainsi passe en cruaultez iniques Lyons, tyrans, et Monstres Plutoniques. Certes quand bien je pense à mon malheur, Il me souvient du Champestre Oiselleur, Lequel apres que l’Oisellet des champs Il a sceu prendre avec fainctz, et doulx chantz, Le tue, et plume : ou si vif le retient, Le mect en Cage, et en langueur le tient : Ainsi (pour vray) fuz prinse, et arrestée, Et tout ainsi (helas) je suis traictée : Or si l’Oiseau mauldit en son langage (Comme dit Meung) cil, qui le tient en Cage, Pourquoy icy doncques ne me plaindray je De ce cruel, qui chascun jour r’engrege Mes longs ennuyz ? Le dueil, qui est celé, Griefve trop plus, que s’il est revelé. Par quoy le mien donc revelé sera, Ma bouche au Cueur ce grand plaisir fera. Et à qui (las) ? Sera ce à mon Mary, Que descharger iray mon cueur marry ? Non certes, non : rien je n’y gaigneroye, Fors qu’en mes pleurs plaisir luy donneroye. Et à qui donc ? Doy je par amours faire Ung Serviteur, duquel en mon affaire J’auray conseil, et qui par amytié De mes douleurs portera la moytié ? L’occasion le conseille, et le dit : Mais avec Dieu honneur y contredit. Pourtant plaideurs aux amoureuses questes Allez ailleurs presenter voz requestes : Je ne feray ne Serviteur, n’Amy, Mais tiendray foy à mon grand Ennemy. Doncques à qui feray ma plaincte amere ? A vous ma chere, et honnorée Mere. C’est à vous seule, à qui j’offre, et presente Par vray devoir la complaincte presente. Et devers vous s’envollent mes pensées De grand ennuy (à grand tort) offensées, Pour y chercher allegeance certaine, Comme le Cerf, qui court à la Fontaine Querant remede à la soif, qui le presse : Nature aussi ne veult, que ailleurs m’adresse, Et si m’a dit, si pour moy en ce Monde Y a confort, qu’en vous seule il abonde. S’il est en vous (las) si m’en secourez : S’il n’est en vous, avecques moy plorez En mauldissant Fortune, et ses alarmes, Pour arrouser la fleur qu’avez produicte, Qui s’en va toute en seiche herbe reduicte.
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