Poème
Elegie XXII, du riche infortuné Jacques de Beaune, seigneur de Semblançay
par Clément MAROT
La Suite de l'Adolescence clémentine
En son gyron jadis me nourrissoit Doulce Fortune, et tant me cherissoit, Qu’à plein soubhaict me faisoit Delivrance Des haultz Honneurs, et grands Tresors de France : Mais ce pendant sa main gauche tresorde Secretement me filoit une Corde, Qu’ung de mes Serfz pour saulver sa jeunesse A mise au col de ma blanche vieillesse. Et de ma mort tant laide fut la voye, Que mes Enfans, lesquels (helas) j’avoye Hault eslevé en honneur, et pouvoir, Hault eslevé au Gibet m’ont peu veoir. Ma gloire donc, que j’avoys tant cherie, Fut avant moy devant mes yeux perie. Les grands Tresors, en lieu de secourir, Honteusement me menerent mourir : Mes Seviteurs, mes Amys, et Parens N’ont peu servir que de pleurs apparens. J’eus (en effect) des plus grands la faveur, Où au besoing trouvay fade saveur : Mesme le Roy son Pere m’appella : Mais tel faveur Justice n’esbranla : Car elle ayant le mien criminel vice Mieulx espluché que mon passé service Pres de rigueur, loing de misericorde Me prononça honte, misere, et corde : Si qu’à mon los n’est chose demourée, Qu’une constance en face coulorée, Qui jusqu’au pas de mort m’accompaigna, Et qui les cueurs du peuple tant gaigna, Qu’estant meslée avecques mes ans vieulx, Fit larmoyer mes propres Envieux. Certainement ma triumphante vie Jadis mettoit en grand tourment Envie : Mais de ma mort or doibt estre contenté. Je qui avoys ferme entente, et attente D’estre en Sepulchre honnorable estendu, Suis tout debout à Montfaulcon pendu, Là où le vent (quand est fort, et nuysible) Mon corps agite : et quand il est paisible, Barbe, et Cheveulx tous blancs me faict branler, Ne plus ne moins que fueilles d’Arbre en l’Air. Mes yeux jadis vigilans de nature, De vieulx Corbeaux sont devenus pasture : Mon col qui eut l’accol de Chevalier, Est accolé de trop mortel collier, Mon corps jadis bien logé, bien vestu, Est à present de la Gresle battu, Lavé de Pluye, et du Soleil seiché, Au plus vif lieu, qui peult estre cherché. Or pour finir les regretz doloreux Partans du cueur du Riche malheureux, Roys, et subjectz, en moy vueillez apprendre, Que vault grand charge à bailler, et à prendre. En mon vivant ne fut merveille à veoir (Veu mon credit) si j’acquis grand avoir : Mais à ma mort on peult bien veoir adoncques Ung des grands tours, que Fortune feit oncques. Long temps me feit appeller Roy de Tours, Mais puis qu’elle a usé de ses destours Sur moy Vieillard chetif, et miserable, Priez à Dieu (ô Peuple venerable) Que l’âme, soit traictée sans esmoy Mieulx que le corps : et congnoissez par moy, Qu’Or, et Argent, dont tous plaisirs procedent, Causent douleurs, qui tous plaisirs excedent.
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