Poème
Epistre pour ung vieil gentil homme respondant à la lettre d'ung sien amy
par Clément MAROT
La Suite de l'Adolescence clémentine
Venus venuste, et celeste Deesse Ne sentit onc au cueur si grand liesse En recepvant par Pâris Juge esleu La Pomme d’or, comme moy, quand j’ay leu Ta Lettre doulce, et d’amour toute pleine. Tant coule doulx, tant nayfve a la veine, Tant touche bien noz jeunesses muées, Qu’elle a (pour vray) les cendres remuées De mon vieil aage : et de faict en icelles Il s’est encor trouvé des estincelles : Du feu passé, toutesfois non ardentes : Car quant à moy, les raisons sont patentes, Qu’ardentement plus ne suis amoureux : Par consequent, moins triste, et doloreux. Mais quoy que peu à present je m’en mesle, Quand de la Dosne à la poignant mammelle Je vins à lire, aultant fuz resjouy, Que de propos qu’en mon vivant ouy, Si fuz je bien de celle de Grenoble. O qu’elle est belle, et qu’elle a le cueur noble. Il n’est Amant, qui se sceust exempter De son service à elle presenter : Et ne croy pas (ou tu es impassible) Qu’à ta jeunesse il ayt esté possible En regardant si parfaicte beaulté De non sentir sa doulce cruauté. Bien croy, qu’au faict onc ne t’esvertuas : Car celle amour qu’en toy party tu as, Ta foy loyalle, et tes façons pudiques Vaincroient d’un coup cent Dardes Cupidiques. Ta Lettre m’a maint plaisir faict sentir, Mais le plus grand (il n’en fault point mentir) C’est le rapport de la bonne vinée De pardelà : car par chascune année Me conviendra luy livrer les assaulx, Puis qu’en Amours j’ay jecté mes grands saultz. A dire vray je deviens vieille Lame, Et ne puis bien croyre, qu’aulcune Dame (Tant que tu dis) s’enquiere, et se soucie De mon estat : neantmoins, te mercie, Si quelcquefoys de moy tiennent ensemble Aulcun propos : car par cela me semble Que Cupido (sans de rien me priser) En vieil Souldart me veult favoriser. Or si tu m’as (ainsi comme je pense) Mis en leur grâce, aulcune recompense Fors que d’amour à toy n’en sera faicte : Mais dy leur bien, qu’à toutes je soubhaicte, Que les soubhaictz, qui d’elles seront faictz, Deviennent tous accomplis, et parfaictz. Te suppliant donner Salut pour moy A celles là, desquelles sans esmoy Nous devisions, passant mélancolie Sur le chemin des Alpes d’Italie. Et pour l’Adieu de ma Lettre, t’afferme Que nonobstant que nostre Amytié ferme Tousjours florisse en sa verdeur frequente, Certes encor ton Epistre eloquente Pres du Ruisseau Caballin composée, Luy a servi d’une doulce Rosée, Qui reverdir la faict, et eslever, Comme la Rose au plaisant temps de Ver.
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