Poème
Epistre qu'il perdit à la condemnade contre les couleurs d'une damoyselle
par Clément MAROT
La Suite de l'Adolescence clémentine
Je l’ay perdue : il fault que je m’acquitte, En la payant au fort me voylà quitte : Prenez la donc l’Epistre que sçavez, Et si dedans peu d’eloquence avez, Si elle est sotte, ou aspre, ou à reprendre, Au Composeur ne vous en vueillez prendre. Prenez vous en aux fascheuses, qui prindrent Vostre party, et qui lors entreprindrent De haultement leurs caquetz redoubler Durant le jeu affin de me troubler : Prenez vous en à ceulx, qui me trompoient, Et qui mon jeu à tous coups me rompoient : Prenez vous en à quatre pour le moins, Qui contre moy furent tous faulx tesmoings : Prenez vous en à vous mesmes aussi, Qui bien vouliez, qu’ilz feissent tous ainsi. Si on ne m’eust troublé de tant de bave, Vous eussiez eu une Epistre fort brave, Qui eust parlé des Dieux, et des Deesses, Et des neuf Cieulx, où sont toutes lyesses. Sur ces neuf Cieulx je vous eusse eslevée, Et eusse faict une grande levée, De Rhetorique, et non pas de Bouclier : Puis eusse dit, comment on oyt crier Au fons d’Enfer plein de peines, et pleurs Ceulx, qui au jeu furent jadis trompeurs : Donnez vous garde. Or brief (sans m’eschauffer) J’eusse descrit tout le logis d’Enfer, Là où iront (si brief ne se reduisent), Les vrays Trompeurs, qui le Monde seduisent. Puis qu’on m’a donc l’esprit mis en mal aise, Excusez moy, si l’Epistre est maulvaise, Vous asseurant, si l’eussiez bien gaignée, Qu’elle eust esté (pour vray) bien besongnée : Mais tout ainsi que vous avez gaigné, Par mon serment ainsi j’ay besongné. Non qu’à regret ainsi faicte je l’aye, Ne qu’à regret aussi je la vous paye. Tous mes regretz, toutes mes grands douleurs Viennent (sans plus) de ce, que les couleurs N’ay sceu gaigner d’une tant belle Dame, A qui Dieu doint repos de Corps, et d’Ame.
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