Poème
Évocation
par Eugène MANUEL
À J Carnet de voyage, 1877. Un son de cloche, un coup de sifflet : on repart. Nous forçons la vapeur : nous étions en retard. Cette fois, je suis seul ; nul fâcheux voisinage. J’arpente le wagon comme un ours dans sa cage, Et je compte vingt pas, cent pas, toujours debout, Sur le rythme brutal et sourd de l’eau qui bout. J’approche mon regard de l’une à l’autre porte, Et, d’un coup de crayon, vers toi je me transporte. Je suis seul. — Ah ! trop seul ! et ton visage absent Flotte plus vaporeux et va s’obscurcissant. J’ai beau devant mes yeux le faire reparaître : C’est ton image encor, mais ce n’est plus ton être! J’en veux à mon cerveau, moins lucide aujourd’hui, D’avoir même à chercher un détail qui m’a fui, Et d’attendre un rayon qui t’arrache de l’ombre, Pour te recomposer dans tes aspects sans nombre! Cher fantôme indécis, que je nomme tout bas, Tu vis, mais à distance, et je ne te vois pas ! C’est trop peu de rêver une forme connue : Rien ne vient remplacer la présence et la vue ! Ce n’est plus toi : tes yeux, ton sourire, ta voix, Ton geste familier, tout me manque à la fois ! Que vaut un souvenir auprès de l’objet même ? Un départ passager semble un adieu suprême : On garde aussi les traits de ceux qu’on a perdus ! Telle que je te vois, tu pourrais n’être plus, Grand Dieu!— Maudite soit ma mémoire impuissante, De ne pas t’évoquer tout à fait, quoique absente ! Et, pour moi, c’est la tombe aussi que d’être loin ! Pour croire que je suis bien vivant, j’ai besoin De me dire cent fois : « Je vis, puisque je t’aime ! » On pourrait sur ce mot bâtir tout un système. Nouveau Cartésien, raisonnant mes ennuis, Je me répète encor : « Je t’aime, donc je suis! »
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