Poème
France !
par Eugène MANUEL
À mon ami le Général Pittié Carnet de voyage, 1878. Ah ! beau pays de France ! Ah ! ciel béni ! Culture Plantureuse, riante et robuste nature! Moissons, vignes et prés; rivières dont les eaux Promènent au soleil leurs sinueux réseaux; Gais villages, dressant, le long de nos vallées, De vos mille clochers les flèches effilées ; Routes, qui pénétrez jusqu’aux derniers hameaux; Grands bois, qui dans la nue élevez vos rameaux, Et, bravant la cognée et les coupes prochaines, Défendez contre nous la majesté des chênes ; Cimes des monts neigeux, beaux lacs, volcans éteints; Falaises et rochers dont les phares lointains Parlent à l’Océan la langue de lumière; Greniers remplis, vergers aimés de la fermière; Chaumes où l’ouvrier des champs, grave et sans bruit, Fait son labeur sacré, seul, de l’aube à la nuit; Opulentes cités, des grands fleuves voisines; Quais et ports ; ateliers où rien ne chôme; usines, Où la matière en feu, hors du moule grossier, Change sa fonte brute en indomptable acier; Fournaises de l’esprit, où, sans cesse versée, Pour la Science et l’Art s’épure la pensée ; Où, du foyer brûlant jusqu’aux extrémités, La flamme du travail forge les volontés ; Ah! terre merveilleuse, ah! beau pays de France, Dont le nom dit : « Franchise », et l’histoire : « Espérance! » Est-il vrai — comme ailleurs on ose l’affirmer — Que ton heure est passée, et qu’on peut le fermer, Le livre où l’univers puisait sa foi virile ? Que ton génie, en proie aux partis, est stérile? Que tu ne cherches plus, indifférente au droit, Le chemin de l’honneur, dès qu’il est trop étroit? Que tu n’opposes rien au courant qui t’entraîne : Et que mœurs et devoirs, et raison souveraine, Et bon sens populaire, et sainte loyauté, Tout ce qui fut hier ta force et ta fierté, Dans l’appauvrissement d’une lente anémie, Ne sera bientôt plus, pour l’Europe ennemie, Dont on entend déjà les rires insultants, Qu’un souvenir, pareil aux ruines du temps? Ah ! France, pour risquer ces paroles altières, Pour blasphémer ainsi par delà les frontières,. Il faut n’avoir pas vu, rien qu’en les traversant, Ce que ta vieille terre en elle’ a de puissant; Et n’avoir pas compris, aux sillons qu’on y tracé, Quelle sève a le sol et quels muscles la race; . Et n’avoir pas senti, quand on pressait ton cœur, Tout ce que tu gardais en réserve au vainqueur ! Étrangers, qui parlez d’égout et de sentine, Qui jugez d’après vous notre ardeur libertine, Et qui ne demandez à la noble Cité Que les pires faveurs de l’hospitalité, S’il vous plaisait d’aller, ô voyageurs novices, Ailleurs qu’aux mauvais lieux où vous payez vos vices : Si, lorsque les scrutins sont clos dans les faubourgs, Vous visitiez, au fond de leurs obscures cours, Pour voir l’outil qui marche avec le bras qui sue," La multitude à peine, un dimanche, aperçue ; Non le peuple qui sort des bagnes, mais le bon, De vapeur tout humide et tout noir de charbon; Qu’on peut tromper, qu’on peut trahir, qu’on peut surprend Encor trop ignorant pour savoir se défendre Des sophismes menteurs dont on nourrit sa faim, Mais généreux toujours, et travailleur enfin; Si vous pouviez les voir, sans qu’un cœur se démente, Sous le soleil brûlant, sous l’ondée inclémente, Nos jeunes soldats, fiers de leurs communs travaux. Et mûrs, avant le temps, pour les périls nouveaux; Si, de là, vous alliez vers ces champs où je passe, Pour y voir, aussi loin que le ciel et l’espace, Nos paysans courbés en deux sur les sillons, Comme s’ils leur disaient tout bas : « Nous travaillons ! » Si vous pouviez enfin, ô visiteurs frivoles, Entendre tout à coup, de toutes les écoles, Monter, comme un concert doux et mystérieux, Ce long bourdonnement des petits, curieux D’apprendre, et bégayant le nom de la Patrie ; Si l’ayant vue, après la lutte, endolorie, Vous parcouriez la France avec des yeux meilleurs, Sachant que tout pays vaut par ses travailleurs : Des plaines aux forêts, des villes aux villages, En haut, en bas, partout, sur les monts, sur les plages, EN VOYAGE. Vous liriez, ô railleurs de cette nation, Le courage, et l’espoir, et l’obstination ; Et vous ne diriez plus — ce serait impudence — Qu’un peuple ainsi trempé court à sa décadence !
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