Poème
Histoire d’un conte
par Eugène MANUEL
À Jeanne Hugo Le Grand-père, sublime et souriant génie, Sentait près des enfants son âme rajeunie ; Il aimait les joyeux entretiens des petits ; Il avait des festins pour tous leurs appétits; Changeait en liqueur d’or, goutte à goutte versée, L’intarissable flot de sa large pensée; Trouvait pour eux des chants d’ineffable bonté : Mais son livre immortel 4 n’a pas tout raconté. Un jour, pour dissiper quelque songe morose, Jeanne sur ses genoux posa sa tête rose, Et, levant jusqu’à lui son regard caressant : « Une histoire, grand-père !... une belle !... » Il consent, 1. L’Art d’être grand-père. Et, comme un cavalier enfourche sa monture, Il commence. C’était une étrange aventure, Un récit merveilleux, formidable et charmant, De ceux que les petits boivent avidement, Le cou tendu, l’œil fixe et la lèvre entrouverte : Car pour eux tout est crainte, attente, découverte, Etonnement naïf, effroi délicieux ; Et leur jeune surprise est le bonheur des vieux! D’abord, il mariait les rois avec les reines, Et montrait les berceaux entourés de marraines, Et les dons prodigués, — perfides quelquefois, — Et les chasses troublant la paix des vastes bois, Les danses, les banquets énormes, les largesses, Les beaux princes rêvant des petites princesses, Et les bouffons rieurs, et les nains contrefaits, L’enchanteur oublié méditant ses forfaits, Et choisissant les cœurs les plus tendres pour cibles ! Puis, il fixait aux flancs de rocs inaccessibles, Près du Rhin, de grands burgs pleins d’un mystère affreux, Qui bravaient les assauts des vaillants et des preux. Là pleuraient jour et nuit de pauvres prisonnières, Aspirant aux barreaux les brises printanières, Prêtant l’oreille aux pas de leurs geôliers jaloux, Ou frissonnant d’horreur aux hurlements des loups. Et c’étaient de longs cris d’angoisse sous les voûtes, Tandis que soulevaient la poussière des routes Dix chevaliers bardés de fer, fous de combats ! A minuit chevauchaient dans l’air, pour leurs sabbats, Excitant du talon leurs bêtes échauffées, Au-dessus des halliers obscurs, les blanches fées ! Et les veuves des rois, au fond de leurs manoirs, Passaient et repassaient sous leurs longs voiles noirs : L’une appelait son fils parti; l’autre, affolée, Se mourait du souci de sa fille volée. Mais l’aube s’empourprait, chassant ces visions. Les grands bois s’égayaient soudain : éclosions De fleurs, gazouillements d’oiseaux bleus, cavalcades Sur les gazons des parcs, concerts sous les arcades D’un palais enchanté, fait d’or et de cristal, Qui servait de retraite à Pépin d’Héristal. Et, malgré les torrents gonflés brisant les arches, Les dragons apostés troublant les rudes marches, Et les murs, et les feux, les hardis paladins S’avançaient, lance au poing, à travers les jardins, Où l’arbre se changeait en guerrier, où la plante Sous les pieds des chevaux agonisait sanglante; Et découvraient enfin, faible, dormant encor, La princesse aux yeux bleus, la belle aux cheveux d’or, Sur son lit par ces bruits d’armures réveillée. Jeanne écoutait l’aïeul, ravie, émerveillée; Rougissait, pâlissait tour à tour, observait Sur le front du vieillard comment ce qu’il rêvait Pouvait naître, et comment du fond de sa pensée Jaillissaient les récits dont elle était bercée. Lui, poursuivait toujours sans se lasser, gardait Sa majesté sereine et grave, s’attardait, Et crédule lui-même à ces grands coups d’épée, A la taille de Jeanne ajustait l’épopée ! Il passait de nouveau des fleurs aux tristes bois ; Des oiseaux gazouillants, aux effroyables voix; De la belle éveillée, aux horribles sorcières, Dont il faisait courir les faces grimacières, Les yeux rouges de sang, les rires ennemis, Dans les froids corridors des palais endormis. Or, il faisait très beau; l’air était pur; la mousse, Là-bas, près du bassin jaseur, semblait si douce! Le soleil se jouait dans les saules tremblants; Les œillets s’inclinaient sous les papillons blancs; On entendait chanter les pinsons dans les haies ; Les vieux lilas prenaient un faux air de. futaies ; Et, déjà plus distraite auprès de son ami, L’enfant n’écoutait plus le récit qu’à demi, Prêtant de loin l’oreille à cette autre harmonie ! Et lui, comme enivré des jeux de son génie, Compliquait l’action, variait le décor, Entassait l’impossible, et promenait encor Sous les arceaux sans fin des prisons souterraines Les princesses pleurant les dons de leurs marraines ; Ou, ramenant les preux au pied des hautes tours, Redoublait les assauts, les adieux, les retours. Mais Jeanne avait perdu le fil du long poème : Le péril lui semblait fade, — et toujours le même! Et voilà qu’au plus beau du récit, au moment Où le conteur allait, plein de son dénoûment, Faire éclater d’un coup, comme ailleurs dans ses drames, Ses plus puissants effets et ses plus fortes trames, Elle, se décidant, de sa plus fraîche voix : « Tu me raconteras le reste une autre fois! » Et, par une magie invincible attirée, — Princesse, du géant elle aussi délivrée, — Vers les papillons blancs, d’un bond, elle courut, Et dans le vert taillis, alerte, disparut... Le poète sourit, pensant : « O rêve! ô gloire ! » Et l’on n’a jamais su la fin de cette histoire.
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