Poème
Jeune couple
par Eugène MANUEL
Nevers, 1880. « Entrons là ! nous serons presque seuls : tout est plein ! » C’était une voix fraîche, au timbre cristallin, Qui parlait, — enfantine et pourtant décidée. La portière s’ouvrit, et, doucement aidée, Une femme monta, prit place lestement, Inspecta d’un coup d’œil tout le compartiment, Et résignée, avec une petite moue, S’enfonça dans son coin, la vitre sur la joue. Un jeune homme suivait, correctement ganté, Qui s’assit, élégant et grave, à son côté, Avec un sac de nuit tout en cuir de Russie. La robe de la dame était fort réussie ; Costume sérieux et jeune, rubans clairs, Couleurs faisant valoir le velouté des chairs, Chapeau frivole à point pour ces grâces mutines; Quand le pied se montrait, d’adorables bottines ; Entre les doigts mignons un énorme éventail : Tout sentait son faiseur, jusqu’au dernier détail. L’homme aussi, bien sanglé dans sa veste incommode, Portait une toilette à la dernière mode. C’étaient visiblement deux jeunes mariés, Discrets et de bon ton, pourtant contrariés D’avoir un importun près d’eux pour le voyage. Ils habitaient certain château du voisinage, Et rendaient leur visite à quelques grands-parents. Le jeune homme prenait des airs indifférents, Comme il sied au bonheur honnête et sans conteste : Le vrai triomphateur sait demeurer modeste. Mais elle, enfant gâtée, en quête d’un regard, Me voyant, dans mon coin, m’absorber à l’écart, Se lassa du silence et devint plus hardie. J’eus, sans la rechercher, l’aimable comédie Que nous avons jadis donnée à d’autres yeux. — Près des jeunes amours comme on se trouve vieux ! D’abord, elle poussa du coude l’homme grave, Trouvant qu’il n’avait rien pour elle d’un esclave, Et que cet air maussade et ce cœur cuirassé Témoignaient d’un amour trop désintéressé. Elle lui souriait, malgré sa résistance ; Même, sous l’éventail grand ouvert à distance, Ses beaux yeux languissants voulaient l’apprivoiser, Et sa lèvre ébauchait un rapide baiser. Elle se met enfin à causer, à voix basse, Puis plus haut; elle rit, et l’évente avec grâce, Et lui sourit encore après l’avoir boudé; Elle éponge son front de son mouchoir brodé ; Refait furtivement, d’une main délicate, Tandis qu’il gronde un peu, le nœud de sa cravate; Et le désarme vite avec un mot câlin. Et puis : « Mais parle donc! réponds donc ! le vilain ! C’est si bon, tous les deux, de dire des sornettes! Tu crains ce voyageur caché sous ses lunettes? Ce monsieur décoré, plongé dans son journal?... Notre wagon n’est pas un confessionnal ! Veux-tu donc jusqu’au bout te contraindre et te taire, Parce que nous avons avec nous... un notaire? Tu crois qu’il a l’oreille à ce que nous disons? Il regarde les champs, il compte les maisons! Je l’ai vu sommeiller tout le long de la route ! A peine, s’il nous voit : tu veux qu’il nous écoute? » Et ce fut un babil sans fin, jusqu’à Nevers, — Tandis qu’en traître, moi, je crayonnais ces vers !
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