Poème
L’âme immortelle
par Eugène MANUEL
À mon ami Paul Janet L’œil éteint, l’air hébété, Menaçant des bras l’espace, Près du mur l’ivrogne passe Dans son imbécillité. Epave inerte et brutale, Son corps trébuche et s’étale Dans les fanges du chemin; Le sang ruisselle à sa joue, Et s’y mêle avec la boue, Son seul lit jusqu’à demain! Mais, hélas! où donc est-elle, — Car j’y crois! — l’âme immortelle? La nuit vient : le vice impur, Peint de blanc, fardé de rouge, Se glisse hors de son bouge Et marche au passant obscur ; Pareil à la bête immonde, Il ne sait plus rien du monde Que ce commerce infernal, Où le corps — supplice infâme ! — Ne fait rien passer de l’âme Dans l’embrassement vénal! Mais alors se voile-t-elle, — Car j’y crois! — l’âme immortelle? Allons, forçat vieux et laid, Rampe, et fais sonner ta chaîne! Sur ton cœur pèse une haine Plus lourde que ton boulet! Va ! La honte est ta compagne ! Le crime et trente ans de bagne Ont creusé, sans un remord, Sur ton effroyable face Des sillons que rien n’efface, Sinon le doigt de la mort ! Mais où donc se cache-t-elle, — Car j’y crois ! — l’âme immortelle? Dans le coin d’un cabanon, Secouant sa camisole, Le fou hagard qu’on isole Hurle avec des cris sans nom! De l’homme en lui rien ne reste; Terrible est l’œil et le geste ; Moins hideux est l’animal ! Sa bouche bave et veut mordre, Et l’on voit ses flancs se tordre Sous l’étreinte du haut-mal ! Hélas ! hélas ! que dit-elle Dans ce corps, — l’âme immortelle? Et toi, les jours et les mois, Vieille idiote accroupie, Que fais-tu là ? Ta charpie N’a donc pas lassé tes doigts ? Mystère de la nature, Équivoque créature, Cervelle aux rêves flottants, Jamais ta face ridée Ne rayonna d’une idée, Morne enfant de soixante ans ! Mais pourquoi sommeille-t-elle, — Car j’y crois! — l’âme immortelle ? Pourtant j’en pourrais douter, Quand un monstre à face humaine Dans l’histoire se promène Et vient nous épouvanter ! Le sang l’enivre, et la guerre; Le droit n’est qu’un frein vulgaire Pour son mépris souverain! Il proscrit, dépouille et tue, En attendant la statue Qu’on lui coule avec l’airain ! Dans le tyran que fait-elle, — Car j’y crois ! — l’âme immortelle ? Et puis, un jour, tout finit : Idiots, fous, incurables, Les méchants, les misérables, Le tombeau les réunit. Le cadavre est là, livide; Il se dissout : l’œil avide Plonge, et veut y lire en vain; En vain, quand la chair se glace, On veut démêler la place Où dort le souffle divin! Parle, ô mort! Où donc est-elle, — Car j’y crois! — l’âme immortelle ?...
Connectez-vous pour laisser un commentaire.