Poème
L’aveugle
par Eugène MANUEL
Sur un des ponts de la Cité, Où coule à flots la foule active, Est assis, hiver comme été, Un vieillard à mine chétive. Je l’aperçois sur mon chemin, Par le vent, la pluie ou la neige : Un flageolet est dans sa main ; Un auvent de cuir le protège. Il est aveugle : son regard, Scellé sous ses paupières closes, N’a même pas cet air hagard, Qui semble encor chercher les choses. Son âme est, comme en un tombeau, Dans des profondeurs enfouie ; Jamais par la splendeur du beau Sa face ne fut éblouie. L’enfant qui s’arrête à le voir A son soleil ne fait point d’ombre ; Pour lui, le monde, c’est du noir, Comme au naufragé la mer sombre. Ni reflet vague, ni lueur : A fond de cale est sa pensée; Rien que le jour intérieur Pour éclairer la traversée ! Impassible sous son abri, Il promène ses longs doigts maigres, Et de loin son air favori M’arrive à l’oreille en sons aigres. Cet air autrefois m’a bercé : La simplicité m’en est chère : Mais qu’il est triste, ainsi faussé ! C’est : « Que ne suis-je la fougère ! » Pauvre vieillard, aveugle-né, Comprends-tu ta chanson naïve, Toi dont jamais l’œil étonné N’a vu forêt, campagne ou rive? « Que ne suis-je !... » Ah ! tu ferais mieux D’être le brin d’herbe qui pousse, Ou bien l’insecte au vol joyeux Qui vient s’ébattre sur la mousse! Pour toi, la Nature est un mot Plein de promesse et de mystère : L’ombre et la nuit, voilà ton lot. Dans ta prison, dors solitaire! Parfois ton aspect m’a rempli D’inquiétude et d’épouvante; Je n’ai pu te couvrir d’oubli, Sphinx de chair, énigme vivante ! Sur ce pont j’ai passé souvent, Depuis ma lointaine jeunesse, Hâtant le pas ou bien rêvant, Dans la joie ou dans la tristesse. J’y passai, fier de mes vingt ans, Qui me parlaient d’indépendance, Jours de folie, heureux instants Qui me font sourire à distance ! J’y passai le jour où la mort, Ami, dans mon cœur lit un vide, Quand je suivais avec effort Ce char qui t’emportait livide! J’y passai le jour où, frappé Par l’abandon d’une infidèle, J’effeuillai, sombre et détrompé, Cette fleur qui me parlait d’elle! J’y passai quand la liberté Secoua mon indifférence; Quand chaque jour eut emporté Un lambeau de notre espérance ; Quand Paris pleurait ses enfants, Quand les pavés, à peine en place, Montraient aux frères triomphants Le sang dont ils gardaient la trace ; Quand je vis mendier au loin Ces proscrits jouant aux apôtres, Et sous mes yeux, morne témoin, Monter les uns, tomber les autres; J’y passai lorsque, dans mon cœur Le doute amer venant à naître, D’un premier sourire moqueur J’insultai l’homme, et Dieu peut-être! Et j’ai trouvé toujours assis Contre le parapet de pierre, L’aveugle au sourire indécis, Le prisonnier de sa paupière! Sans un tremblement dans le son, Sans un effort sur le visage, Il jouait sa même chanson, Faussant l’air au même passage! Plaisirs ou larmes, passions, Tout ce qui ravit ou torture, Rumeurs des révolutions. Démagogie ou dictature : Qu’importe à lui ce qui déplaît Ou rit à la foule légère ! Il rêve, et puis son flageolet Dit : « Que ne suis-je la fougère ! »
Connectez-vous pour laisser un commentaire.