Poème
L’eau qui dort
par Eugène MANUEL
À Madame Alphonse Daudet I Au fond du parc, près de l’étang, Un petit être rose et blanc, Dans l’herbe joue; Couvant des yeux son séraphin, La mère de baisers sans fin Rougit sa joue. Depuis le matin, sans ennui, Elle est assise auprès de lui, Rêve et l’admire; L’étouffe en riant sur son sein, Ou l’incline vers le bassin, Pour qu’il s’y mire. « Regarde, enfant, regarde encor, Dans le miroir de l’eau qui dort, Ce doux visage! Sais-tu quel est ce front charmant, Qui prête son rayonnement Au paysage? « Vois-tu paraître, eu t’approchant, Du clair azur se détachant, La tête blonde? Pour ternir ce portrait connu, Il suffirait de ton pied nu Effleurant l’onde. « N’est-ce point un frère jumeau Qui vient vers toi du fond de l’eau, En sens contraire? Tiens, penche-toi sur son chemin; Fais-lui signe, tends-lui la main, Au petit frère ! " Quand tu souris, ô mon mignon, Vois comme ton gai compagnon Sourit de même! Dis-lui qu’il est beau, qu’il est grand, Que son sourire est enivrant, Et que je l’aime ! « Dis-lui que lu veux l’embrasser ! Avec moi tu peux te baisser, O cher timide! — « Au revoir, frère !» — Il est parti. Contre ta lèvre as-tu senti Sa lèvre humide ?... » Assez, mère, assez de ce jeu ! Aimer ainsi, c’est tenter Dieu. Sois grave, et prie ! De ces petits il tient les jours : Je crains pour eux, je crains toujours L’idolâtrie ! Où donc ost-il, le bien-aimé ? Pour le repas accoutumé L’heure est venue ; Longeant les gazons écartés, Elle le sent à ses côtés, Et continue... Pour quel but s’est-il échappé ? Par quel mystère a-t-il trompé Sa vigilance ? Il était là, dans le jardin, Jouant autour d’elle, et soudain Tout est silence ! Des mille noms que son amour Inventait pour lui, tour à tour, Elle l’appelle ; Chaque taillis est visité. De cet élan précipité Où donc court-elle ? Dans le sentier connu, là-bas, Elle a trouvé ses petits pas, Suivi sa trace : D’où lui vient ce pressentiment Qui la traverse en un moment, Et qui la glace?... Il a voulu revoir encor, Dans le miroir de l’eau qui dort, Le petit frère ; Sourire et lui tendre la main, Le voir venir sur son chemin En sens contraire; Il a cherché son compagnon, Penché vers lui son front mignon, Sa tête blonde ; Il veut lui dire des secrets, Plus près, plus près, toujours plus près, Dans l’eau profonde. Il approche, il va déposer Sur sa lèvre un nouveau baiser, De bouche à bouche : Oh! le froid baiser! C’est la mort Qui le lui donne : et l’eau qui dort Ferme sa couche ! Ils sont ensemble sous les eaux, Bercés parmi les verts roseaux, Le corps et l’ombre ; Et la mère, au bord du talus, Reste assise, et ne quitte plus La place sombre ; Dans le lac aux reflets d’argent, Miroir insensible et changeant, Son œil pénètre : Et l’effroyable fixité Cherche pour une éternité Le petit être!
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