Poème
L’enfant martyr
par Eugène MANUEL
À Jean Coquelin Viens, cher petit : c’est une histoire. Mais elle est si triste et si noire, Que la nature, à l’écouter, Se révolte et voudrait douter! Comprends-tu bien? Frapper l’enfance, L’être chétif et sans défense, Qui n’a qu’un cri : « Pardon! pardon ! » Et qui meurt de notre abandon! Ils étaient, le père et la mère, Contre leur enfant en colère ; Et tous les jours, et pour un rien, Ils le maltraitaient comme un chien ! Chacun des deux le martyrise, Pour être venu par surprise Dans le taudis qu’ils habitaient, Au berceau même ils le battaient ; Tout son corps en gardait la trace ! — Viens, cher petit, que je t’embrasse ! — Seul et dans l’ombre rebuté, En on coin on l’avait jeté, Au fond d’une infecte soupente, « Il est méchant ! Qu’il se repente ! » Disaient-ils à cet innocent Parmi l’ordure croupissant Comme un pourceau, le petit ange, Il se vaudrait dans cette fange ; Et, s’aidant de ses maigres bras, Se traînait avec embarras Sur le carreau froid comme glace ! —Viens, cher petit, que je t’embrasse! — On le faisait, dans ce réduit, Sur des baillons coucher la nuit ; On lui disait : « Sale chenille, C’est assez bon pour ta guenille ! Gare à tes os ! Sous notre toit Nous avions bien besoin de toi ! » A ces tortures courte trêve, S’il s’endormait pour un beau rêve, Ils l’éveillaient à tour de bras, Disant : « Demain tu dormiras ! » Et, s’il dévorait en sourdine Quelque miette de leur cuisine, Après avoir longtemps jeûné, Et le ventre tout ballonné, Ils s’écriaient : « Qu’il est vorace ! » — Viens, cher amour, que je t’embrasse ! — Ils s’en allaient des jours entiers, Faisant je ne sais quels métiers. Ils lui laissaient, dans cette bauge, Une eau croupie au fond d’une auge, Un plat de terre, et rien dedans Qu’une croûte à briser les dents; Et, lui montrant leur dur visage, Ils hurlaient en partant : « Sois sage !... » Et puis les coups : ce fut d’abord Un soufflet pour le moindre tort ; Puis sur le dos, puis sur la tête, Des coups, des coups que rien n’arrête ; Ce fut ensuite un œil blessé, Et puis un pauvre bras cassé, Qu’on n’a jamais remis en place! — Viens, cher amour, que je t’embrasse ! — Bientôt l’enfant, raide et perclus, — Chose horrible, — ne pleura plus ! Son corps n’était qu’un blanc squelette, Et de sa lèvre violette, Par instants, s’échappaient tout bas Des mots que l’on n’entendait pas! Ils le laissaient dans son silence, Sans plus lui faire violence... Enfin il mourut, — à huit ans : On dit qu’ils en furent contents ! Je n’en veux pas sonder la cause. Puisqu’il est mort, qu’il se repose ! On ne bat pas en paradis. Ces parents-là, je les maudis!... Que Dieu, s’il veut, leur fasse grâce! — Viens, cher amour, que je t’embrasse ! —
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