Poème
La bien-aimée de l’ouvrier
par Eugène MANUEL
À mon ami Léopold Flameng « Holà! toi qui presses le pas, Jeune ouvrier, l’outil au bras, Dis-moi quelle est ta bien-aimée ? » « — Ma bien-aimée est une enfant ; Elle habite un grenier ; le vent Y descend avec la fumée ! « Elle a seize ans depuis avril ; Mais son cœur est vraiment viril ! Elle est malade, elle touss aille; Elle est maigre et n’a pas de seins; Seule, entre quatre murs malsains, Je la regarde qui travaille ! 34 POÈMES POPULAIRES, « L’aiguille pique jour et nuit; Nul ne pénètre en son réduit ; Et moi, je l’aime comme un frère! Elle veut vivre sans amant, Avec deux oiseaux seulement, Qui gazouillent pour la distraire. « L’hiver, elle a manqué de feu ; Sa robe est mince et coûte peu ; Fenêtre et porte sont mal closes! Je l’entends parler quelquefois, Et j’ai peur de sa frêle voix, J’ai peur de ses pommettes roses! « Les longs travaux ne sont pas gais : Elle a les yeux bien fatigués; On devine le mal qui germe! Et, pour lui rendre la santé, Il lui faudrait, vienne l’été, Les foins coupés, l’air de la ferme! « Bon Dieu ! je l’épouserais bien! Elle refuse, ne veut rien, Et me sourit de la fenêtre : Elle y paraît comme un lis blanc. Hier, elle a craché le sang : Vous êtes médecin, peut-être ?... » « — Holà ! loi qui presses le pas, Pâle ouvrier, l’outil au bras, Que devient ta pauvre enrhumée?... » « — Je vais la voir à l’hôpital! Le ciel est son pays natal : Priez Dieu pour ma bien-aimée ! »
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