Poème
La dépêche
par Eugène MANUEL
I Dijon, onze heures du matin. Dans mon wagon, assise au coin qui me fait face, A la gare voisine une femme a. pris place, Avec un jeune enfant auprès d’elle installé : Un petit être frêle et pâle, étiolé, De ceux qui sont déjà sur la limite sombre Où l’aile de la mort les frôle de son ombre. Oh! quel regard profond, navrant, découragé, Elle attachait sur lui! Jamais le naufragé, D’une angoisse pareille et d’un œil aussi morne, N’a vu fuir une voile au fond du ciel sans borne, Ni senti sur les flots vide plus effrayant. Ce qu’elle apercevait devant elle fuyant, C’était tout un bonheur entrevu, tout un rêve; ’ Dans le rayonnement d’une aube qui se lève, Un navire idéal sur des flots sans écueil, Un long sillon d’amour, d’espérance et d’orgueil, Et, là-bas, le pays enchanté que les mères Peuplent de leurs enfants, — le pays des chimères ! Le train sur un remblai glissait plus lentement. Mes yeux erraient au loin, distraits ; à tout moment, La mère regardait son enfant : sa pensée Restait sur ce front blême obstinément fixée. Le paysage était splendide ; l’horizon Scintillait sous les feux de la chaude saison : La mère regardait son enfant. La Nature Etait riante et belle : il toussait, ô torture ! Et, l’oreille aux aguets et les yeux vigilants, La mère commentait ses gestes nonchalants. Aux rives d’un canal de peupliers plantées, L’eau calme miroitait en lames argentées ; Et coteaux, et forêts, et vergers, tour à tour, Couraient dans la lumière éclatante du jour : La mère, sans rien voir de l’indicible fête, Regardait son enfant, vivait pour cette tête ! Je ne sais quelle fièvre avait miné ce corps Qu’elle pressait contre elle, inerte et sans ressorts, Protégé chaudement par un manteau de laine. Elle menait son fils à la ville prochaine, Près de certain docteur en renom, pour tenter Une chance suprême, et payer sans compter! Elle lut dans mes yeux ma triste sympathie; Car l’âme à ces tableaux est vite convertie; Des larmes d’une mère en vain je me défends : Puis je songeais à toi, si tendre à ces enfants ! « Connaissez-vous un bon médecin? me dit-elle. Celui que je vais voir à grosse clientèle : C’est le dernier espoir, peut-être le salut ! » Elle me dit le nom. Or le hasard voulut Que j’eusse, en d’autres temps, servi dans sa carrière Ce savant, jeune encore, esprit large, âme fière, De ceux qui, de leur art notant tous les progrès, Ont à l’âpre Nature arraché maints secrets : La science nouvelle à vu plus d’un prodige ! Sur un carton, je mis deux mots : « Prenez, lui dis-je ; Voyez-le de ma part; ayez courage et foi! Tout ce que l’on peut faire, il le fera pour moi. » Un éclair traversa cette douleur farouche ; Jamais plus doux merci ne sortit d’une bouche; Elle pressa bien fort le petit mot sans prix; Et l’enfant souriait, comme s’il eût compris ! Lorsqu’il fallut quitter le wagon, l’étrangère, Malgré son cher fardeau, descendit plus légère; Le flot des voyageurs la saisit. De mon coin, Rêveur, le long du quai je la suivis de loin. Avignon, six heures du soir J’avais presque oublié déjà ce simple drame. On vient de m’apporter, à table, un télégramme. J’avais faim; le plaisir m’a coupé l’appétit : « J’ai vu votre cliente, — et réponds du petit ! »
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