Poème
La fièvre
par Eugène MANUEL
Carnet de voyage, 1882. Je descendais le Rhône ; on a crié : « Tournon ! » Pour nous ressouvenir, il ne faut que ce nom. Un jour, — voilà cinq ans, — à cent pas de la berge, Au fond d’un grand couloir, dans un vieux lit d’auberge J’étais couché. La fièvre avait miné mon corps, Et m’avait cloué là, sans force et sans ressorts. Je vois la chambre avec son petit carrelage : Nous évoquions tout bas le récit du Village, Le morne isolement du chevet délaissé, Le rideau que soulève un zèle intéressé, Et l’âpre sécheresse humaine qui se montre, Et l’effroi de la mort dans un lit de rencontre! Ici, rien de pareil, Dieu merci ! — Tu veillais. — Me rassurant des yeux, calme, tu travaillais; Seule, tu m’apportais la potion prescrite ; Tu savais adoucir la douleur qui s’irrite ; Ton sourire éclairait la triste nudité Des murs, et près de toi j’aurais tout supporté. La voix qu’on aime rend ces épreuves moins dures, Et les maux partagés font les fortes soudures. Des étrangers sont là? Pourquoi s’occuper d’eux? Tout devient le foyer dès qu’on se chauffe à deux! Et pourtant, j’ai gardé rancune à cette rive. Un goût de pharmacie à distance m’arrive, Et je ne songe pas sans un frisson mortel Au vieux lit de noyer dans la chambre d’hôtel !
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