Poème
La jalousie de la vieille
par Eugène MANUEL
J’aperçus l’autre jour, à l’angle de ma rue, Une vieille à la voix enrouée et bourrue, De celles qui feraient douter que sur leur front Où l’âge a, chaque année, imprimé quelque affront, La jeunesse ait jamais tressé ses fleurs divines : Ce n’étaient que chardons poussant sur des ruines. Elle avançait, vêtue à demi, l’air méchant; Grommelait je ne sais quelle plainte en marchant, Comme si, dans sa gorge, elle eût cherché querelle A quelque ennemi sourd qui s’acharnait sur elle. D’un fichu, sur sa tête échafaudé sans art, Des cheveux grisonnants s’échappaient au hasard, Leurs mèches rappelaient, sur sa nuque ridée, Ces brins éparpillés d’étoupe dévidée Que la fileuse en marche abandonne au chemin. Son cou semblait taillé dans un vieux parchemin. D’un grotesque tartan pauvrement accoutrée, Pour le mieux retenir sa main sèche et bistrée Sur sa poitrine maigre étalait cinq longs doigts; Et ses tibias nus, de la couleur du bois, Pareils aux rameaux morts que l’émondeur ébranche, Sortaient d’un jupon court, tendu droit sur la hanche. Son visage était tout en sillons; ses deux yeux N’étaient plus que des points rouges et chassieux; Sa mâchoire sans dents creusait sa pâle face, Qu’un profil anguleux effilait en grimace; Et déjà le squelette, avide du tombeau, Perçait impatient à travers cette peau! Et, dans le même instant, cheminant non loin d’elle, Glissait une fillette alerte, grande et belle, Dont la saine fraîcheur éblouissait les yeux : De bandeaux opulents son profil gracieux S’encadrait; son front clair rayonnait de jeunesse; Son corps ferme n’était qu’harmonie et souplesse, Et sa taille ondulait, à chaque mouvement, Sous un pas de déesse indicible et charmant. De sa robe aux longs plis, aux grâces enfantines, Naissaient deux petits pieds, cambrés dans leurs bottines; Ses deux mains retenaient, d’un geste virginal, Sa guimpe que gonflait le souffle matinal ; Et tandis que ses yeux, égarés dans l’espace, Y cherchaient une image amoureuse qui passe, Ses lèvres remuaient, et, de leur pli rieur, Continuaient, sans doute, un rêve intérieur. C’était avril fleuri! C’était le printemps même! Tout en elle chantait, tout murmurait : « On m’aime ! » Elle s’avançait droite et calme, avec fierté, Et semblait dire à tous : « Admirez ma beauté ! » Et la jeune et la vieille, — ô rencontre banale ! — Qui passaient dans la rue à l’heure matinale, Tous les jours, à trois pas, se croisaient par hasard ; Et chacune sur l’autre attachait son regard, Comme un rapide éclair : toutes deux étonnées, L’une, qu’il faille ainsi ployer sous les années, Succomber à ce point sous leur brutal effort, Et montrer aux vivants le masque de la mort ; L’autre, qu’on puisse avoir un si jeune sourire, Et vingt ans pour aimer, et ces yeux pour le dire, Et cette âme, que rien encor n’a pu ternir, D’une si franche étreinte embrassant l’avenir ! Et chacune tournait les pages de la vie, La jeune avec effroi, la vieille avec envie. On eût dit qu’avec joie elle aurait arraché La blonde chevelure, et, de l’ongle, écorché La joue aux frais contours, et de soucis moroses Sillonné ce front pur, et mordu ces doigts roses O jeune, tu pâlis et tu trembles à tort : Ta beauté va dormir intacte dans la mort. O vieille, tu te plains à tort : la jeune est morte! Là-bas, sous ce lin blanc, c’est elle qu’on emporte. Ne lui reproche plus l’espérance et l’amour : C’est toi qui survivras, plus laide chaque jour, Sous tes sales haillons chaque jour plus cassée, Traînant sur les pavés la vieillesse lassée; Tu feras, sans repos, ton vulgaire labeur; Ta laideur misérable aux enfants fera peur, Et tes yeux clignotants, où la colère habite, Trembleront plus méchants au fond de leur orbite, Tandis que grommelant, tes lèvres, le matin, Querelleront encor l’ironique destin Qui fait survivre, usant de ses coups ordinaires, Aux vierges de vingt ans les mornes centenaires !
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