Poème
La part de l’amour
par Eugène MANUEL
À Mon Maitre et Ami Jules Simon Souvent, durant les nuits sombres et pluvieuses, J’ai vu les chiffonniers, tribus silencieuses, De leurs rouges falots balançant les reflets, Descendre des faubourgs, comme des feux follets. Hommes, femmes, enfants, pleins d’aspects funéraires, La hotte au dos, pareils à de grands stercoraires, Le long des pavés gras s’abattent par moment, Et fouillent dans l’ordure avec acharnement. Ils ont, loin du soleil, sur leurs visages hâves, Cet air étiolé qu’ont les plantes des caves; Et, comme elles, voués au noir, sinistres fleurs, Ils gardent de la nuit les morbides pâleurs. Souvent je les ai vus, vers le soir, spectres mornes, Encor tout endormis, s’accroupir près des bornes, A l’angle des vieux murs, pêle-mêle étendus, Si bien qu’avec la boue on les eût confondus ! Les petits, pauvres corps grêles et rachitiques, Formaient de leurs falots des cercles fantastiques, Et riaient tristement, assis en rond, vêtus De ces haillons à qui nous voulons des vertus ! Qui pourrait les noter, les bizarres colloques Qu’échangent dans la nuit tous ces chercheurs de loques, Tous ces fils de la fange et de l’obscurité, Qui n’ont pas abdiqué leur part d’humanité; Qui, parce qu’une hotte a dansé sur leurs lombes, N’en connaissent pas moins les berceaux et les tombes, Ont la joie, et la haine, et le farouche amour, Dans leurs nuits sans sommeil et leurs âmes sans jour! Ils aiment, ces gens-là ! L’autre soir, une troupe Se partageait la rue, un tas pour chaque groupe. Ils couraient, se hâtaient d’arriver les premiers Sur ces entassements hideux et ces fumiers ; Ils se ruaient dessus avec des cris de joie, Comme d’âpres corbeaux picorant dans leur proie Quand un gars, s’approchant d’un ignoble monceau D’épaves, qui gisaient au revers d’un ruisseau, Où s’étalaient, jetés hors des maisons voisines, Pour d’horribles menus, les reliefs des cuisines, Se campa devant, prêt à s’offrir en rempart, Car trois autres suivaient, qui convoitaient leur part ; Mais lui, casquette au nez, bien cambré sur ses hanches, Déjà pour le combat relevait ses deux manches; Et, — tandis que dans l’ombre, appelant son amant, Une pâle femelle accourait lestement, Et montrait, retroussant quelques hardes crasseuses, Sa jambe nue et maigre aux chevilles osseuses, Sauvage, l’œil ardent sous ses longs cheveux roux, — Il écartait ses trois compagnons : son courroux, Que d’un reflet sanglant la lanterne illumine, Même sous ses haillons lui donnait fière mine; Et, levant son crochet, il dit : « Je prends ce tas! Il est pour ma maîtresse : on n’y touchera pas! »
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