Poème
La place du pauvre
par Eugène MANUEL
À mon ami Isidore Cahen J’aime ce vieil. usage observé des Hébreux, Et qui fait pardonner leur bonheur aux heureux : Le soir, quand la famille, à table réunie, Par l’aïeul en prière à, voix haute est bénie, Quand les nombreux enfants, jeune essaim bourdonnant, Ont baisé tour à tour son grand front grisonnant, Et cherché du regard la servante attardée, Toujours pour quelque pauvre une place est gardée : C’est lui que l’on attend, lui qui paraît au seuil. Lui, sale et misérable, à qui l’on fait accueil. C’est tantôt un savant silencieux et grave, Qui trahit un long jeûne au feu de son œil cave ; Ou bien un mendiant dans son caftan râpé, De Ghettos inconnus voyageur échappé, Et qui, tombé si bas, de mécompte en mécompte, Qu’il ne sait même plus ce que c’est que la honte, Courbe, en entrant, son dos servile et dégradé, Étonné d’obtenir sans avoir demandé ! Tantôt c’est un enfant orphelin qu’on assiste; Et les autres petits contemplent d’un air triste Le mince vêtement par places déchiré, Et le morceau de pain si vite dévoré, Et le coup d’œil qu’on jette aux choses succulentes! Parfois, c’est un infirme aux réponses dolentes, Qui fait gémir son mal, et vit de charité; Ou bien l’étudiant de passage, invité, Qui se heurte, s’assied sans déposer son livre, Admire le dressoir, et la lampe de cuivre, Et la nappe aux longs plis, et la juive aux grands yeux : Sourit, timide et gauche, aux jeunes comme aux vieux. Et raconte, sans perdre une seule bouchée, Loin du pays natal, sa misère cachée! Chaque soir, on accueille avec même bonté L’hôte obscur, quel qu’il soit, et nul n’est écarté. On l’a trouvé sans peine, au Temple ou sur la route; Et, sans l’humilier, on lui parle, on l’écoute, On dit : « Béni celui par qui vous nous venez! Cette table est à vous : mangez! buvez! prenez! » Quand il part, dans sa main, à l’ombre de la porte, La mère vient poser quelques mets qu’il emporte, Ou la pièce d’argent qu’il accepte humblement, Ou, roulé par avance, un plus chaud vêtement. Ah ! si nous revenions à l’antique coutume, Les pauvres gens au cœur auraient moins d’amertume, Et l’opulent foyer serait comme un saint lieu : Car la place du pauvre est la place de Dieu!
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