Poème
La roche qui tombe
par Eugène MANUEL
À J Au-dessus de la mer, imprudent riverain, Et tout au bord de la falaise,’ J’ai choisi, pour te plaire, un arpent de terrain, Un coin de calcaire et de glaise : Champ condamné d’avance à glisser, quelque soir, Dans les flots où son pied se noie; Domaine plus fragile encor que notre espoir, Plus éphémère que ma joie! La cime, qui surplombe, à son flanc arrondi Montre au loin de larges blessures, Et quelques fleurs qu’égaie un rayon de midi Ont pris racine en ses fissures. Au sommet, l’herbe pousse, et l’arbrisseau tremblant S’y tord sous la brise plaintive; Un pêcheur de varech fouille ce sol croulant, Et, pour un loyer, le cultive. Au bas, chaque marée, en frappant le rocher, Fait descendre un peu de poussière, Et, morceau par morceau, la mer vient retrancher Un pan de la friable pierre. Des mottes que l’eau trempe en tombent tout un jour, Après la pluie ou la tempête ; L’hiver glacé l’attaque et la fend à son tour, Et livre aux flots quelque conquête. Cinq ans déjà passés, et, sans se ralentir, L’Océan poursuit son ouvrage. Combien lui faudra-t-il encor pour engloutir Cette falaise et cette plage ? Pour nous reprendre un bien qui décroît sous nos yeux, Qui devant nos pas diminue, Et couvrir tout à coup d’un flot silencieux Cette place heureuse et connue ? Ainsi nous le voulions, bizarres possesseurs! Cette instabilité des grèves Avait pour nos esprits de secrètes douceurs, Et s’accordait avec nos rêves! Oh! viens, promenons-nous dans ce pauvre jardin Qui domine écueils et marée! Laissons le paysan sourire avec dédain! Foulons la terre sans durée ! Chaque gravier qui tombe, au gouffre réuni, Aux choses saintes nous convie : Embrassons l’horizon, contemplons l’infini, Rompons d’avance avec la vie! Ici nous nous aimons : ici viendra la mer! Nul après nous n’aura la rive ; Nul ne respirera d’ici le sel amer Qui d’en bas monte et nous arrive! Et comme nous passons, ainsi croule à la fois Le sol où j’ai planté ma tente ! J’en ai mesuré l’aire à nos destins étroits ; Il doit suffire à notre attente ! Un jour, lorsque la vague aura fait sourdement Son labeur de chaque journée, Quand, avant nous peut-être, après nous sûrement, La falaise sera minée : Notre petit terrain, disparu sous les flots, Sera rendu méconnaissable ; Le flux et le reflux, avec leurs longs sanglots, Le rouleront parmi le sable; Il sera sur la côte un invisible écueil Où flotteront les algues vertes ; Les traces de nos pas, sous l’humide cercueil, A tout jamais seront couvertes; Les parcelles de terre où ton cœur est resté De bords en bords seront poussées, Et le flot bercera pendant l’éternité Nos souvenirs et nos pensées ! Veules, 1864. V
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