Poème
La rupture
par Eugène MANUEL
À mon ami Edouard Thierry Un soir d’été, j’allais, d’humeur aventurière, Le long d’un boulevard voisin d’une barrière. Le paysage est triste, et vous le connaissez : Un gazon sans couleur séchant dans des fossés; De grands ormes poudreux dont la double avenue S’allonge en une roule uniformément nue; Des bouges demi-clos, équivoques garnis, Où d’étranges oiseaux nocturnes ont leurs nids Près de vagues terrains bordés de palissades, D’inquiétants logis aux vineuses façades, Des cabarets si noirs et si discrets, que l’œil Des passants attardés n’ose en sonder le seuil. Pourtant, dans sa misère et sa monotonie, Cette morne nature avait son harmonie. Il faisait jour encore, et le ciel était pur. On n’avait pas alors démoli le grand mur; Et ce lieu retiré — presque une solitude — Est propice aux amants ainsi qu’aux gens d’étude. Des rouliers assoupis suivaient seuls le chemin. Prose ou vers, je ne sais, j’avais un livre en main, Mais je ne lisais point : que vaut le meilleur livre, Près de la vérité qu’on heurte et qu’on sent vivre ? Deux êtres devant moi marchaient à quinze pas, Qui causaient sans me voir, ou qui n’y pensaient pas; Et, dès les premiers mots, mon oreille attentive Devina tout un drame et demeura captive. L’un était un jeune homme au regard effronté, Qui marchait l’air fendant, le chapeau de côté, Sûr de lui, satisfait, menton gras, barbe rase, Ayant quelque habitude à tourner une phrase, De ces gens qui ne sont ouvriers ni bourgeois, Et savent en jouer les rôles, à leur choix; Un beau mâle, un gaillard à la face replète, Une âme de gredin dans le corps d’un athlète. Il avait ses deux mains dans ses poches, parlait D’une voix rude et brève, en homme qui voulait, De ce ton convaincu dont la bouche s’explique, Quand on a des raisons qui semblent sans réplique. L’autre, — une femme, hélas! vous l’avez deviné, Tête basse, et le front tristement incliné, Pâle, le sein gonflé d’un chagrin qui l’oppresse, Une fille du peuple, une enfant, sa maîtresse, Cheminait près de lui sans lui donner le bras, Avec lui s’arrêtait, sur lui réglait son pas, Semblait, esclave inerte à son geste enchaînée, Lire en ses mouvements toute sa destinée; Surprise de souffrir et novice aux douleurs, Elle allait en silence et dévorait ses pleurs. Parfois, une parole, avec peine arrachée, Sortait, comme un hoquet, de sa gorge séchée, Il la brusquait alors, et la femme n’osait Lui répondre ; et voici ce que l’homme disait : « Il se fait tard ! Allons, assez de radotage ; Tu parles de regrets? C’est dit. Je les partage. Mais tous tes arguments, ma fille, sont pileux! Je dois avoir enfin de la force pour deux. Tu m’aimes ? C’est fort bien : donne-m’en donc la preuve. Tu veux te dévouer? Je te mets à l’épreuve : Séparons-nous. Tu fais, comme moi, ton devoir; Il faut rompre d’un coup et ne plus se revoir. — Quand donc ? — Dès aujourd’hui. — Sans que rien m’y prépare ? — C’est le mieux! On s’embrasse, et puis l’on se sépare ! » Elle parut sortir d’un songe, et vivement : « C’est donc vrai? Tu ne veux plus être mon amant? Dit-elle. J’écoutais sans entendre et sans croire, Comme si, par moments, tu contais une histoire! C’est vrai ? Tu ne veux plus de moi? Tout est fini? Et je vais remonter seule dans ce garni ? Je ne te verrai plus?... C’est vraiment ton idée? Brusquement? Dès ce soir ?... — La chose est décidée. — Et tu pars ? — C’est possible. — Et tu vas me laisser? — Je te l’ai dit vingt fois. Faut-il recommencer ?... » Elle saisit sa main : « Mais qui donc me protège ? Que ferai-je sans toi? Sans toi que deviendrai-je ? A vivre loin de toi comment m’accoutumer ? Il ne me reste plus personne pour m’aimer ! » Et lui : « Je te croyais plus de philosophie. On ne fait pas toujours ce qu’on veut dans la vie ! Et, du moment qu’il faut, tôt ou tard, se quitter, Le plus simple est encor de ne rien regretter. Ces départs, ces adieux sont choses journalières, Aux filles de ton âge histoires familières ; Et plus d’une, à ta place, eût fait moins d’embarras. Des yeux comme les tiens plairont quand tu voudras ; Et jamais femme, ayant cet air et cette mine, N’a souffert du veuvage et n’a crié famine ! » L’enfant, toujours plus pâle, ouvrit sur son amant Un regard tout rempli d’affreux étonnement : « Pour me parler ainsi, qu’ai-je fait qui te fâche? Ai-je manqué de soins et négligé ma tâche? Pour toi j’ai tout perdu, tout laissé, tout quitté : Que veux-tu que je fasse avec ta liberté ? Toi parti, je ne vois tout autour qu’un grand vide ! » Comme il ne soufflait mot, elle, d’un ton rapide : « On ne peut donc rester ensemble, dans un coin, Sous les toits? Et s’aimer sans bruit ? A-t-on besoin De savoir ce que font les autres? ce qu’ils disent? S’ils vous veulent du bien, du mal ? s’ils vous méprisent? Je suis une ouvrière : et toi donc? Un commis. On ne nous disait rien d’être à deux! C’est permis. Tu me l’as dit toi-même. Et maintenant tu n’oses! Je n’ai connu que toi pour m’expliquer les choses; Et je ne saurais rien du monde et de l’amour, Si tu n’étais venu... te souviens-tu du jour ?... Et, quand tu voyageais, bien loin, dans une ville, Je pleurais, j’attendais, je demeurais tranquille. Je perdais loin de toi le sommeil et la faim. Puis, quelquefois, — tu sais, — l’on s’épouse à la fin. Ne me juges-tu pas digne d’être ta femme?... — Bon ! Voilà les grands mots! Je connais cette gamme. T’épouser, toi, petite? Il n’y faut pas songer. C’est assez de folie, et je veux me ranger. — Pourtant, tu m’avais dit, si je restais fidèle, Qu’un jour viendrait, plus tard, qui sait?... » murmura-t-elle Puis, d’une voix plus faible encor : « Tu resterais, Si j’avais un enfant ! — Laisse là tes regrets ! Reprit-il. Je t’ai dit mes raisons, qui sont bonnes. C’est moi qui pense juste, et toi qui déraisonnes. » Et pendant quelque temps les deux voix se taisaient. A s’éloigner déjà tous deux se refusaient, L’un, par un reste obscur de vague conscience, Comme s’il eût rougi de trop d’impatience ; L’autre, par un effroi mortel, et sans pouvoir Accoutumer sa vue à ne plus le revoir. Oh! ce qui s’agitait au fond de sa pensée, Ce que souffrait cette âme ardente et délaissée, A qui l’amant ne sut rien apprendre qu’aimer, Nul, d’un langage humain, ne pourrait l’exprimer; Tout entière au souci prochain de la rupture, Elle pleurait, sentant plus vive sa torture ; Et, d’une ombrelle en jonc qu’elle avait à la main, Frappait stupidement les cailloux du chemin. Tout à coup : « Mais enfin, dit-elle, si tu m’aimes ?... — Mes sentiments pour toi, ma chère, sont les mêmes ; Mais entends bien : l’amour n’est pas ce que tu crois. On a tort d’oublier le monde : il a ses droits ! La jeunesse s’écoule, et tu sens qu’à mon âge Il ne m’est plus permis de garder ce ménage, Pour trimbaler le soir une maîtresse au bal! Bon temps ! Mais la raison me dit que je fais mal. La vie est sérieuse; un jour vient qu’on y songe; Sur ces trois ans perdus il faut passer l’éponge. Veux-tu qu’obstinément j’aille contrarier Ma famille ? On se plaint. On veut me marier. — Te marier? dit-elle avec un cri. — Sans doute. L’avenir, le travail, enfin la bonne route... Tu comprends?... dit l’infâme avec quelque embarras. — Oui... » fit la pauvre enfant qui ne comprenait pas. Et, sur le même ton, sa parole emphatique Déclamait les grands mots de morale pratique, Que tous ces vils amants savent trouver un jour, Sophistes de devoir comme ils l’étaient d’amour ! Il marchait, s’arrêtait, changeait dix fois de rôle, Gesticulait des bras, du corps, haussait l’épaule, Essayait le courroux, la pitié, la froideur, S’éloignait par instants, comme un amant boudeur, Puis revenait cruel, cynique, inexorable. Et moi, j’aurais voulu crier : « Ah! misérable ! » Et soulageant mon cœur en pleine liberté, Jeter tout mon mépris à tant de lâcheté ! Mais ils pressaient leur marche avec la nuit venue. Le soleil, d’un dernier reflet, dorait la nue ; D’orageuses vapeurs tout le ciel se chargeait, Et l’obscur boulevard, plus désert, s’allongeait Sous les vieux ormes gris qu’un vent plus frais balance. Le couple, près du mur, glissait dans le silence. Lui, peut-être effrayé de se trouver des torts, Sombre, se débattait contre un dernier remords. Elle rêvait, pleurant son amour et sa joie. Elle allait donc entrer dans l’inconnu. La voie Qui se creusait obscure au-devant de ses pas L’entraînait dans des fonds qu’on ne remonte pas ! Je la devinais seule, assise à sa fenêtre, Sans conseil, sans idée, et sans travail peut-être, Essayant de plonger dans le vagué avenir, Et le cœur défaillant d’un amer souvenir ! Au détour d’une rue enfin ils s’arrêtèrent. Quelque temps, sans parler, tous les deux hésitèrent. C’était l’instant suprême et trouble du départ. Dans l’ombre, à quelques pas, j’écoutais à l’écart. " Adieu! » dit une voix. Puis une autre, plus tendre, Reprit tout bas : " Adieu ! » Pourtant je pus l’entendre. Et l’homme, à pas pressés, dans la vaste cité Disparut. Et la femme alla de son côté.
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