Poème
La vague
par Eugène MANUEL
À mon ami E.. Reaume Veules, 1861. Si votre pensée aime les contrastes Qu’ici-bas Dieu seul a réalisés ; Si vous aimez voir, unis, opposés, Les petits tableaux et les scènes vastes ; Si vous admirez, rêveur attendri, Le chalet perdu sur la haute cime ; Si la fleur vous touche au bord de l’abîme, L’immense glacier près de l’humble abri : Il est un spectacle où l’âme indécise D’un extrême à l’autre hésite et se perd : C’est de contempler, au bord de la mer, Les petits enfants, quand le flot se brise ! Ils sont là debout, seuls, abandonnés; La falaise grise à vingt pas se dresse, Sinistre rempart, morne forteresse, Où le corbeau fouille à cris obstinés. Devant eux, la mer, immense, infinie, Mêle ses tons verts au sombre horizon ; Son bruit éternel confond leur raison, Et leur voix s’en va dans cette harmonie ! En nappe de lait le flot ondulant Arrive à leurs pieds, s’étale et s’épanche, Fuit sans les toucher, et l’écume blanche Parmi les galets joue en s’écoulant. Tout devient plaisir, tout ravit leur âge : Le crabe égaré qui court sans dessein, L’algue qui s’arrête au rocher voisin, La coquille vide abordant la plage. Ils ont oublié l’heure du repas; Ils ne songent plus au logis rustique; Vainement, debout, du seuil domestique, Leur sœur les appelle : ils n’entendent pas ! Ils sont toujours là, rangés sur le sable Leur blouse se gonfle au souffle du vent. Ainsi jusqu’au soir les retient souvent Un étonnement indéfinissable !
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