Poème
Langues vivantes
par Eugène MANUEL
À Mes Nièces Louise et Marie Cinq ans, l’aînée, et trois, la sœur : Louise fait la demoiselle, S’érige en grave professeur, Et doctement marque son zèle : Français, allemand, chaque jour L’une enseigne et l’autre profite. Les mots sont traduits tour à tour : « Oui, oui! » — « Ja, ja ! » dit la petite. Pour la poupée et son trousseau Que de merveilles réunies ! Mousseline autour du berceau, Robes de dentelle garnies! Ce sont des cris, ce sont des jeux! Louise commande et s’agite ; Marie ouvre ses grands yeux bleus : « Beau! beau! » — « Schoen ! scheen ! » dit la petite. Puis, la dînette et ses douceurs Leur font négliger la poupée : On sert le menu des deux sœurs ; La tartelette est découpée. On mord aux morceaux prestement; On se dispute ou l’on s’invite, Mais sans omettre l’allemand : « Bon! bon! » — « Gut ! gut ! » dit la petite. Par ce ciel clair, il faut sortir : O mes amours, que l’on s’apprête ! Pour le Bois nous allons partir; Toutes deux s’en font une fête. Louise dit : « Une heure et quart ! Allons, Marie, allons, viens vite ! Vas-tu retarder le départ ? « Vite! » — « Schnell ! schnell ! » dit la petite. Il pleut : on rentre à la maison, Et Marie a l’humeur méchante ; Louise veut parler raison, Mais n’est pas toujours indulgente. Tout mécompte devient ennui; L’une pleure et l’autre s’irrite : « Allons! soyez sage aujourd’hui ! » — « Morgen ! Morgen ! « dit la petite. Lyon, 1886.
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